Crise iranienne et dérives de l’information
Deux jours après la réélection d’Ahmadinedjad, le doute ne fait que croître quant à la régularité du scrutin. Dans la capitale iranienne, les rumeurs de fraude enflent et la colère gronde. Plusieurs centaines de milliers de partisans de Mir Hossein Moussavi ont battu le pavé hier à Téhéran et ce malgré l’interdiction en vigueur…
Dans la capitale iranienne, les partisans des deux candidats déçus, à savoir Mir Hossein Moussavi et Medhi Karoubi, se sont réunis sur la place Azadi pour manifester leur colère. Moussavi a lancé un appel au calme mais s’est dit résolu à « aller jusqu’au bout » pour défendre « sa victoire ». Lundi soir, les manifestations se sont terminées par de violents affrontements avec la police, on dénombre sept morts et plusieurs dizaines de blessés.
Ces évènements ont été largement abordés dans la presse, inutile donc de s’appesantir plus longtemps dessus. Ce qui serait intéressant d’ajouter concerne la victoire d’Ahmadinedjad. Je pense qu’il ne faut pas la remettre en cause trop vite, comme l’a dit le géographe et spécialiste de l’Iran, Bernard Hourcade, hier matin sur France Inter. La fraude semble évidente (lire le rapport de Juan Cole à ce sujet) mais ce qui se passe à Téhéran ne reflète pas les sentiments de la population iranienne dans son intégralité. Le populisme d’Ahmadinedjad, sa propension à défendre la grandeur iranienne en exacerbant le nationalisme a sans doute séduit les couches populaires des campagnes.
Les spécialistes de la question iranienne parlent d’ailleurs depuis longtemps d’une révolution larvée quand il s’agit d’évoquer la situation à Téhéran. La capitale iranienne arrive progressivement à s’émanciper des sermons moralisateurs des mollahs. Il faut savoir que la population est jeune (60% des Iraniens ont moins de 25 ans) et qu’elle compte 30% d’athées. La jeunesse citadine iranienne adopte de plus en plus la mode occidentale. Les ayatollahs savent qu’ils ne peuvent pas appliquer de manière stricte et rigoureuse la charia sous peine de devoir emprisonner la moitié de la ville. De plus, et la situation actuelle nous en offre un exemple probant, Internet permet d’échapper à la censure des médias. Aujourd’hui la révolte s’organise et se coordonne via les réseaux sociaux, Twitter en tête.
Le second point sur lequel je souhaiterais apporter un bémol concerne Mir Hossein Moussavi. Il est illusoire de croire que son élection aurait pu changer la face de l’Iran. Son programme apparaît plus souple que celui d’ Ahmadinedjad mais n’oublions pas trop vite qu’il est un candidat du sérail islamique, au même titre que Mehdi Karoubi et Mohsen Rezaie. L’Iran est certes un régime présidentiel mais le pouvoir réel est exercé par le guide de la révolution, Ali Khamenei. A cela se rajoute le contrôle exercé par le Conseil des gardiens de la révolution. Ce sont ces deux instances qui sélectionnent les candidats en vue des élections. Autant dire que la chute de la théocratie iranienne ne repose pas sur Mir Hossein Moussavi comme ont pu le sous-entendre certains médias occidentaux.
Enfin le dernier élément que je voudrais aborder concerne la presse. En effet, les journalistes ont tendance à affirmer un peu vite que Barack Obama a fait sa « première grosse erreur en tendant la main à l’Iran ». Personnellement, je ne pense pas. Si on analyse l’histoire iranienne, on se rend compte que la chute du Shah et la proclamation de la république islamique le 1er avril 1979 était fédératrice de nombreuses tendances politiques. L’intégrisme religieux était résistible. Malheureusement l’intransigeance américaine a affaibli le courant réformiste et a favorisé celui des Ayatollahs.
Aujourd’hui, Obama est bien plus dangereux pour le régime islamique que ne pouvait l’être Bush. Tout simplement parce que la république islamique a besoin d’être en confrontation permanente pour liguer son peuple contre un ennemi commun. C’est pour cette raison que l’appel du président américain a été accueilli dans un silence de cathédrale du coté de Téhéran. La normalisation des relations diplomatiques entre les deux pays serait une catastrophe considérable sur le plan de la politique intérieure iranienne.
Néanmoins il faut reconnaitre que ce qui se passe actuellement en Iran est susceptible de mettre Washington en difficulté. En ayant fait de la réconciliation entre le monde occidental et le monde musulman la première de ses priorités, Barack Obama risque de se retrouver dans l’incapacité de poursuivre sa politique. En effet, s’il se résout à tolérer Ahmadinedjad, une partie de la population iranienne aura l’impression d’être trahie, et s’il choisit d’aller à la confrontation, il annihile tous les efforts auxquels il a jusqu’alors consenti. Un véritable casse-tête persan sur lequel repose tout l’avenir du Proche Orient…
Protestation sur la place Azadi, Téhéran :

16 juin 2009 








Info auteur
Compte tenu du succès des politiques d’isolement menées contre la Corée du Nord, Cuba et l’Iraq des années 1990, il faut être un brin autiste pour penser que ce genre d’approche a une autre efficacité que celle d’affermir le pouvoir des despotes et affamer la population. Mais je pense que les critiques adressées à Obama proviennent précisément des promoteurs de ces blocus…
Cela dit, je pense que le casse-tête persan ne durera pour Obama que le temps que durera la médiatisation de ces protestation, c’est-à-dire peu de temps à mon avis.
Il est bien de rappeler combien les Etats-Unis ont favorisél es radicaux à l’époque par leur attitude … je crois même que certaines organisations révolutionnaires d’opposition au régime actuel furent même inscrites sur la liste des groupes terroristes.
il va surtout falloir regarder la réaction d Israel suite à cette rééelection
quid aussi du programme nucléaire iranien…
Bon billet
Pas mieux que l’H !
Bien analysé…
J’ai pris un angle différent dans ce billet :
http://rimbusblog.blogspot.com/2009/06/pakistan-et-iran-deux-poids-et-deux.html
Merci à tous pour vos commentaires. Désolé pour le délai de réaction un peu tardif, j’ai été très occupé ces derniers temps (soutenance de mémoire)…
@ Etiam
Je pense que tu as raison. Seul le camp républicain condamne Obama et pour cause. Je trouve quant à moi, sa stratégie brillante. Sarkozy a beaucoup plus de marge de manœuvre et il ne se prive pas de passer pour le défenseur de la veuve et de l’orphelin. Faut dire qu’il milite pour des sanctions contre l’Iran depuis 2007…
Je pense par contre que le casse tête persan va se prolonger durant tout le mandat d’Obama. L’Iran est un enjeu majeur pour éteindre les différents foyers d’incendie au Proche Orient (Afghanistan, Irak) et pour régler le conflit israélo-palestinien. Tout est lié….
@ Des pas perdus
Alors là, tu me poses une colle, faudra que je me renseigne là dessus
@ Le Fab
Ces élections sont un véritable désastre car Israël va continuer à se servir de l’Iran comme d’un prétexte pour refuser toute négociation. Obama dans son discours du Caire avait été très ferme vis à vis de Netanyahou. Si le conflit s’enlise en Iran, ça sonnera comme un désaveu et la position israélienne se trouvera renforcée…
@ Rimbus
Billet intéressant, je ferai un lien dessus dans mon prochain article sur l’Iran.
[...] je l’avais décrit dans mon précédent article, il est important de noter qu’Obama a complètement décontenancé la nomenklatura islamique en [...]
[...] à penser que la rébellion s’était trouver un mauvais héraut d’armes en choisissant ce pur produit du sérail islamique. Mais aujourd’hui alors que le gouvernement s’attaque à sa propre famille, Moussavi sait [...]
Bonjour,
Quelle est la référence de cette affirmation : « 30% d’athées en Iran » ?
Merci
Bonjour,
Ces chiffres venaient de mes lectures de l’époque (L’Express et Marianne papier). Maintenant difficile de remettre la main dessus.
Je vous conseille d’envoyer un mail à un spécialiste tel que Armin Arefi qui pourra vous renseigner : http://iran.blog.lemonde.fr/a-propos/
Cordialement