Le partage de la valeur ajoutée confronté à la réalité des chiffres…
Souvenez-vous: il y a peu, notre cher omniprésident s’est fendu d’une attaque en règle sur une supposée déformation du partage de la valeur ajoutée en faveur du capital. De la même manière, il s’est intéressé à l’utilisation des profits dans l’entreprise, avec pour intuition que ceux-ci étaient davantage utilisés pour rémunérer les actionnaires,que pour investir ou même intéresser le salarié au résultat. Afin d’établir un diagnostic précis et chiffré de la situation, Jean-Philippe Cotis, directeur général de l’INSEE et ancien chef économiste de l’OCDE, fut chargé de rédiger un rapport.
Les conclusions, rendues publiques le 13 Mai, ont au final été peu commentées et ce pour une raison simple: elles n’étaient pas aussi spectaculaires qu’attendu.
On suspectait un fort basculement du partage de la valeur ajoutée vers le capital sur cette dernière décennie: il n’en fut rien. On imaginait les profits majoritairement dédiés aux actionnaires: là encore les chiffres contestent l’intuition. Je vais tenter d’apporter quelques éclairages sur ces différents sujets en m’appuyant sur le rapport Cotis.
Afin de contourner l’écueil d’un développement trop long, j’ai décidé d’écrire trois articles qui traiteront respectivement, de l’évolution du partage de la valeur ajoutée, de l’évolution des salaires ces vingts dernières années, et enfin de l’utilisation du profit par les entreprises.
- Dans un premier temps rappelons que la valeur ajoutée correspond au chiffre d’affaire issu de l’écoulement de la production, auquel on retranche les consommations intermédiaires (matières premières, dépenses d’énergies, achat de biens intermédiaires…).
Celle-ci est ensuite répartie entre les salaires et l’excédent brut d’exploitation (EBE), qui constitue la rémunération du capital (le capital correspond au capital physique fixe c’est à dire aux machines), ou profit brut. Le graphique qui suit donne l’évolution de la répartition entre salaire et profit dans les sociétés financières depuis 1950.
Part des salaires dans la VA des sociétés non financières.

Source: Rapport Cotis.
- La première phase qui s’étend jusqu’au milieu des années 70 se caractérise par une relative stabilité de la part des salaires dans la valeur ajoutée. Elle oscille ainsi dans un intervalle située entre 68% et 72%. Sur cette période, les salaires sont encore largement indexés sur l’inflation. Ce dernier trait explique en partie la « bosse » qui caractérise la deuxième phase.
La théorie économique basique nous dit que le salaire nominal (hors inflation) augmente dans une même mesure que la productivité et l’inflation anticipée. Si le salaire nominal augmente plus rapidement que la combinaison des deux éléments pré-cités alors le taux de marge (EBE/VA) de l’entreprise diminue. Si cela se produit sur une période suffisamment longue et dans une proportion substantielle, l’entreprise, menacée de disparaître, réduit la voilure de sa production et inévitablement coupe dans les emplois.
De ce fait, lorsque les deux chocs macroéconomiques que sont une baisse structurelle du taux de croissance de la productivité et le choc pétrolier viennent affecter l’économie française à partir de 1973, celle-ci s’enferre dans une forte stagflation, c’est à dire stagnation économique couplée à de l’inflation.
La dynamique est la suivante: les salaires étant indexés sur l’inflation, l’augmentation du prix du pétrole se confond avec cette dernière et engendre une forte augmentation des salaires sur la période suivante. Il convient en effet de correctement distinguer ce qui relève de l’inflation de ce qui relève de la variation des prix relatifs (le prix d’un bien par rapport à un autre).
Nous le savons, l’inflation se définit comme une augmentation généralisée du prix des biens composant un panier représentatif de biens consommés. En revanche, lorsqu’un seul prix (comme celui du pétrole) augmente fortement, ce n’est pas de l’inflation mais une variation des prix relatifs. Pour prendre un exemple, une augmentation du prix du pétrole de 50% en année N impacte la valeur du panier consommation même si le prix des autres biens reste stable. Cela induit fatalement une inflation plus importante que prévu. Cependant, si le prix se maintient à un niveau élevé parce qu’il reflète une variation structurelle des prix relatifs (insuffisance durable de la production), alors l’inflation reprendra son rythme de croisière l’année N+1.
Comparaisons Internationales.

Source: Rapport Cotis.
Ainsi lorsqu’en 1973 le prix du baril de pétrole explose, l’indexation automatique des salaires induit un report de l’inflation présente sur l’inflation anticipée. On assiste donc au lancement d’une boucle inflationniste (augmentation des salaires → hausse des coûts → accroissement des prix → accélération de l’inflation existante et anticipée → augmentation des salaires…).
- Le deuxième choc fut une baisse du taux de croissance de la productivité par rapport aux années antérieures. Mais malgré cela, les salaires ont continué de croître au même rythme. Ce double mouvement (effets inflation et productivité) a comme corollaire l’écrasement du taux de marge et la croissance de la part des salaires dans la valeur ajoutée. Les entreprises furent endettées durant cette période, l’effondrement du taux de marge et le ralentissement de la consommation ont donc entraîné une période de consolidation des bilans financiers et de ralentissement de la croissance. Une pléthore de plans massifs de restructuration des ressources humaines virent également le jour.
- La troisième phase du graphique correspond au désormais fameux tournant de la rigueur. La politique de désindexation a brisé la hausse des salaires tandis que le contrechoc pétrolier (forte baisse des prix du pétrole) a induit un mouvement inverse à celui décrit précédemment. A cela, il faut ajouter la hausse des taux d’intérêts réels, qui nécessite une plus forte rémunération du capital.
Tous ces éléments concomitants conduisent à un rééquilibrage du partage de la valeur ajoutée plus en rapport avec la première phase. On constate néanmoins que la part de la valeur ajoutée consacrée aux salaires s’est stabilisée aux environs de 67% depuis le début des années 1990 soit deux points plus bas que sur la première phase. Cette baisse est substantielle compte tenu des montants en jeu mais reste en deçà de l’intuition commune.
Ce qu’il faut surtout retenir, c’est qu’elle ne s’est pas détériorée depuis une décennie, elle s’est stabilisée. En revanche dans d’autres pays comme l’Allemagne elle a continué à décroitre. Plusieurs raisons sont avancées : la mondialisation couplée au progrès technique aurait relancé la substitution capital/travail contribuant donc à une plus forte part de la VA consacrée au capital. De plus, la baisse du pouvoir de négociation des salariés a pu induire une hausse moins rapide des salaires. La différence de dynamique entre la France et l’Allemagne est à priori difficilement explicable. Une intuition simple serait que les secteurs capitalistiquement plus intenses et davantage soumis à la concurrence internationale (entendez le secteur des biens durables) composerait une part plus importante de la VA allemande.
- Au final on constate que depuis le début des années 90, la part des salaires dans la VA est stable et ,contrairement à ce que l’on pourrait croire, ne s’est pas dégradé pour autant. Certes, il existe plusieurs mesures de la valeur ajoutée et même si les niveaux peuvent différer, l’évolution historique reste toujours identique.
L’idée selon laquelle la faible progression des salaires serait la conséquence d’une mauvaise répartition de la valeur ajoutée, ne suffit donc pas à expliquer ni à justifier ce phénomène. Néanmoins, force est de constater que les salaires progressent moins vite que dans les années 1970. Je reviendrai donc sur cette problématique en suspens dans le cadre de la prochaine chronique…


Il est à craindre que ce qui a été sacrifié, c’est la part des investissements. Cela serait certainement bien plus sensible dans les grandes entreprises, qui ont vu la part dévolue aux actionnaires augmenter.
Une autre chose aussi, dont il n’est pas parlé ici (peut-être dans les deux autres articles) ? Dans l’éventail des salaires, on assiste à un écrasement des plus basses rémunération, couplé avec une envolée des très gros salaires et des avantages donnés aux dirigeants de grandes entreprises. Cet équilibre du total rémunéré est ainsi faussé par sa répartition.
Bel exposé. C’est clair et bien argumenté. En France, on a globamement toujours eu une part plus importantes sur les salaires au détriment du capital.
Intéressant
@ babelouest : cet article montre qu’il faut se méfier des intuitions, de plus il est ici question des sociétés non financières alors que je suis sûr que vous pensez beaucoup aux patrons des banques…
@babelouest
i) La part de l’investissement n’est pas encore abordée, cela relève de l’utilisation du profit. Mais effectivement elle a quelque peu diminué. Cela doit être rapproché du développement des sources de financement externe.
ii) J’ai pas développé sur tous les aspects mais il existe de fortes disparités entre les entreprises, extrait:
« Dans les grandes entreprises (plus de 5000 salariés ou chiffre d’affaire supérieur à 1,5 milliard d’euros), la part salariale est inférieure de 11 points à la moyenne nationale. Dans les entreprises de taille intermédiaire (entre 250 et 5000 salariés, chiffre d’affaire supérieur à 50 millions d’euros et inférieur à 1,5 milliards d’euros), cette part s’établit en moyenne à 67%.Ce constat n’empêche évidemment pas que le salaire « superbrut » soit plus faible dans les PME que dans les grandes entreprises, lesquelles bénéficient d’une VA par employé sensiblement plus forte. De manière générale, la part des salaires dans la VA ne permet aucune conclusion définitive sur la « générosité » des rémunérations dans telle ou telle entreprise. Pour le dire, il faudrait pouvoir connaître la structure de la main-d’oeuvre et le caractère plus ou moins capitalistique de son activité. »
iii) Quant à question de l’écrasement des salaires sera abordée dans la prochaine chronique.
@ Vadek
« Au détriment? » Vous sous entendez que ce n’est pas normal?
@ Nico
Oui la part du profit alloué aux dividendes est généralement beaucoup plus élevé pour les très grandes entreprises, mais la tendance n’est pas à une forte déformation du partage vers les actionnaires. Dans le cas des banques, les bonus de « malades » ont finalement induit une forte hausse de la part de la VA allouée aux salaires…
Est-ce qu’il est normal que le dimanche quand Madame Obama veut avec ses filles visiter les magasins parisiens, je dois (sic) passer un coup de téléphone pour les faire ouvrir ?
Cette déclaration de Nicolas Sarkozy mérite que tu te prononces, toi aussi, sur le thème si délicieusement polémique : « Est-ce qu’il est normal… »
HumaniDem : Le blog politique de BGR
http://www.humanidem.fr/2009/07/15/est-ce-qu-il-est-normal/
@ BGR
Je suis contre. D’après les études menées sur les cas canadiens et américains les intérêts économiques ne sont guère patents. Ensuite le dimanche est traditionnellement le jours de repos en France, il n’y a pas de vrais arguments contre son maintien. J’y reviendrais peut être au travers d’une chronique si le sujet continue d’agiter l’actualité.
Un article vraiment intéressant, merci !
Bonjour à l’auteur et merci pour l’article. Mais attention à ne pas confondre deux questions distinctes. Le partage de la valeurs ajoutée et les développement des inégalités. Il existe une étude de Camille Landais sur ce sujet qui ne conteste pas les chiffre du dessus mais va plus loin : http://www.jourdan.ens.fr/~clandais/documents/htrev.pdf
Ce qui est donc mis en lumière ce n’est pas le pourcentage des salaires dans le partage de la VA mais bien l’inégalité des salaires eux même. C’est une étude de plus qui vient s’ajouter aux études qui affirment ; mais enfin je ne vois pas pourquoi on s’étonne, que la concentration du capital est systémique.
D’ailleurs pour parler correctement je devrais parler de Revenu et non de salaire. En tous cas merci pour le site qui apporte un son un peu différent des médias classiques traitant des question politiques et économiques.
Mon prochain article traitera justement de ces questions, vous êtes trop pressé
Cette article ne traitait que de la question précise du partage de la VA. Et il est courant qu’on entende beaucoup de choses fausses sur cette question. Je voulais donc rappeler quelques chiffres et aussi en profiter pour revenir sur la stagflation de la fin des années 1970.
D’ici un jour ou deux, je traiterai la question de l’évolution des salaires et des inégalités.
Vous dites dans l’article:
« On imaginait les profits majoritairement dédiés aux actionnaires: là encore les chiffres contestent l’intuition. »
Cette affirmation est fausse. Si les chiffres contestent l’intuition, elle n’en est pas moins juste. Je vais en faire la démonstration :
La part des salaires a baissé de 11 points depuis 1982. C’est effectivement la différence entre le point le plus haut et le point le plus bas 1989. Certes, le niveau atteint en 1982 par la part des salaires était sans doute un peu trop élevée et certaines entreprises avaient un niveau de rentabilité trop faible, ce qui limitait leur capacité d’investissement. De-là à diminuer de 11 points… Le rapport Cotis choisit comme référence la période très consensuelle de 1985-86 qui nous donne une part salariale à 72 % « environ ». La part des salaires serait donc restée « plutôt stable » si on se rapporte aux 69% actuels. « Plutôt stable » ? Selon le mode de calcul — et il y en a plusieurs — cela représente une diminution de 3 à 5 points, soit 53 à 90 milliards d’euros quand même !
Mais surtout dire que les profits ne sont pas « majoritairement dédiés aux actionnaires », c’est trahir la réalité que l’on cherche désespérément à nous maquer derrière les statistiques. La frange supérieure du grand capital mise à part, l’épaisseur du tissu productif n’a pas vu sa répartition profondément altérée depuis la fin des années 80. Or c’est cette « épaisseur » qui dans la statistique d’ensemble l’emporte de son poids écrasant et « fait » le résultat final. C’est pourquoi le résultat en question ne rend, tel quel, aucune justice véritable des choses, et masque en particulier l’approfondissement de la régression salariale, alors qu’en surface, le partage semble stable ou presque.
Autrement dit les impératifs de profits des groupes du CAC 40 ou du SBF120 sont répercutés sur la plupart des entreprises françaises via la sous-traitance. Ici, c’est la contrainte de concurrence qui prend le relais de la contrainte actionnariale. Les PME se battent pour satisfaire leurs donneurs d’ordre en baissant leurs prix. Les marges baissent en même temps que les salaires. D’où une relative stabilité macroéconomique des taux de profits. L’explosion des bénéfices du CAC 40 est compensée par l’ajustement des PME.
En témoignent les contraintes de performance imposées aux entreprises en termes de ROE. À la fin des années 1990, on s’alarmait déjà de ROE à 15 %. Sept ans plus tard, des 20 % ou 25 % sont monnaie courante. Partie de quelques points au début des années 1990, la dérive est impressionnante. Pour s’en faire une idée, il suffit de constater que la part des dividendes dans le PIB est passée de 3,2% en 1982 à 8,5% en 2007 : 5,3% au bas mot, virés aux actionnaires. On pourrait croire que c’est nécessité faite loi pour obtenir les investissements de la part des apporteurs da capitaux. Seulement voilà, le taux d’autofinancement des entreprises a repassé la barre des 100% en 1986. Ce qui signifie que les entreprises ont depuis plus de profit qu’elles n’ont de projets d’investissement. Le volume des transferts de substance financière extorquée aux entreprises aujourd’hui est démentiel. Au point que les rétrocessions sous forme de dividendes ou de rachats d’actions l’emportent sur les apports de capitaux nouveaux comme aux États-Unis. Le capitalisme actionnarial fait donc payer ses services de financement à des prix de plus en plus exorbitants. On peut donc dire que nous vivons dans un capitalisme d’usure actionnariale.
Autre chose : si la part des salaires « en revanche dans d’autres pays comme l’Allemagne elle a continué à décroître », ce n’est pas parce que « les secteurs capitalistiquement plus intenses et davantage soumis à la concurrence internationale (entendez le secteur des biens durables) composerait une part plus importante de la VA allemande », mais parce que l’Allemagne a joué du dumping fiscal et social. Depuis 2000, l’Allemagne a très fortement diminué ses coûts salariaux (moins 13%) et depuis le 1er janvier 2007 elle a augmenté la TVA et divisé par trois la durée des allocations chômage et leur montant moyen a été fortement réduit. Plus de 7 millions d’Allemands vivent aujourd’hui en dessous du seuil de pauvreté. L’OFCE estime que la baisse des salaires allemands creuse notre déficit commercial et ampute chaque année la croissance française de 0,3 ou 0,4%. C’est une logique équivalente qui anime le projet de la droite en France.
Affirmer « qu’au final, on constate que depuis le début des années 90, la part des salaires dans la VA est stable et, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ne s’est pas dégradé pour autant. » relève d’un aveuglement statistique bien complaisant qui ne prend pas en compte la réalité économique. Encore une fois, « partir à la recherche des vraies lois de l’économie c’est procéder au démaquillage du discours économique pour identifier la vraie source des ordres et qui gouverne les rapports sociaux. »
La part des salaires a baissé de 11 points depuis 1982. C’est effectivement la différence entre le point le plus haut et le point le plus bas 1989. Certes, le niveau atteint en 1982 par la part des salaires était sans doute un peu trop élevée et certaines entreprises avaient un niveau de rentabilité trop faible, ce qui limitait leur capacité d’investissement. De-là à diminuer de 11 points… Le rapport Cotis choisit comme référence la période très consensuelle de 1985-86 qui nous donne une part salariale à 72 % « environ ». La part des salaires serait donc restée « plutôt stable » si on se rapporte aux 69% actuels. « Plutôt stable » ? Selon le mode de calcul — et il y en a plusieurs — cela représente une diminution de 3 à 5 points, soit 53 à 90 milliards d’euros quand même !
Oui, d’ailleurs j’ai bien dit dans l’article que les montants absolus n’étaient pas négligeables pour autant. Le « plutôt » n’était pas là pour rien
Ce que je voulais faire remarquer, c’est que la tendance est loin d’être spectaculaire contrairement aux discours habituels.
Mais surtout dire que les profits ne sont pas « majoritairement dédiés aux actionnaires », c’est trahir la réalité que l’on cherche désespérément à nous maquer derrière les statistiques. La frange supérieure du grand capital mise à part, l’épaisseur du tissu productif n’a pas vu sa répartition profondément altérée depuis la fin des années 80. Or c’est cette « épaisseur » qui dans la statistique d’ensemble l’emporte de son poids écrasant et « fait » le résultat final. C’est pourquoi le résultat en question ne rend, tel quel, aucune justice véritable des choses, et masque en particulier l’approfondissement de la régression salariale, alors qu’en surface, le partage semble stable ou presque.
Autrement dit les impératifs de profits des groupes du CAC 40 ou du SBF120 sont répercutés sur la plupart des entreprises françaises via la sous-traitance. Ici, c’est la contrainte de concurrence qui prend le relais de la contrainte actionnariale. Les PME se battent pour satisfaire leurs donneurs d’ordre en baissant leurs prix. Les marges baissent en même temps que les salaires. D’où une relative stabilité macroéconomique des taux de profits. L’explosion des bénéfices du CAC 40 est compensée par l’ajustement des PME.
D’après les données du rapport Cotis, 50% des PME disposent d’une part des salaires dans la VA supérieure ou égale à 73%. Pour les entreprises intermédiaires, ce chiffre tombe à 68% et 58% pour les grandes entreprises.
En témoignent les contraintes de performance imposées aux entreprises en termes de ROE. À la fin des années 1990, on s’alarmait déjà de ROE à 15 %. Sept ans plus tard, des 20 % ou 25 % sont monnaie courante. Partie de quelques points au début des années 1990, la dérive est impressionnante. Pour s’en faire une idée, il suffit de constater que la part des dividendes dans le PIB est passée de 3,2% en 1982 à 8,5% en 2007 : 5,3% au bas mot, virés aux actionnaires. On pourrait croire que c’est nécessité faite loi pour obtenir les investissements de la part des apporteurs da capitaux. Seulement voilà, le taux d’autofinancement des entreprises a repassé la barre des 100% en 1986. Ce qui signifie que les entreprises ont depuis plus de profit qu’elles n’ont de projets d’investissement. Le volume des transferts de substance financière extorquée aux entreprises aujourd’hui est démentiel. Au point que les rétrocessions sous forme de dividendes ou de rachats d’actions l’emportent sur les apports de capitaux nouveaux comme aux États-Unis. Le capitalisme actionnarial fait donc payer ses services de financement à des prix de plus en plus exorbitants. On peut donc dire que nous vivons dans un capitalisme d’usure actionnariale.
Bien sur que les fonds propres ont pris une part de plus en plus importante dans la valorisation des entreprises. De même la part des profits distribuée aux actionnaires est grandissante. Voir ce billet. Néanmoins, cela concerne surtout les grandes entreprises puisque 9 PME sur 10 ne versent pas de dividendes.
Autre chose : si la part des salaires « en revanche dans d’autres pays comme l’Allemagne elle a continué à décroître », ce n’est pas parce que « les secteurs capitalistiquement plus intenses et davantage soumis à la concurrence internationale (entendez le secteur des biens durables) composerait une part plus importante de la VA allemande », mais parce que l’Allemagne a joué du dumping fiscal et social. Depuis 2000, l’Allemagne a très fortement diminué ses coûts salariaux (moins 13%) et depuis le 1er janvier 2007 elle a augmenté la TVA et divisé par trois la durée des allocations chômage et leur montant moyen a été fortement réduit. Plus de 7 millions d’Allemands vivent aujourd’hui en dessous du seuil de pauvreté. L’OFCE estime que la baisse des salaires allemands creuse notre déficit commercial et ampute chaque année la croissance française de 0,3 ou 0,4%. C’est une logique équivalente qui anime le projet de la droite en France.
Oui et non. La tendance démarre avant la politique désinflationniste – très clairement non coopérative au sein de l’UEM – des années 2000. Celle-ci a donc renforcée la diminution de la part des salaires dans la VA. Cette politique désinflationniste relève en revanche d’une volonté de rendre un secteur industriel plus compétitif à l’exportation. Elle est donc relative à la concurrence internationale. Ensuite, les données du rapport Cotis montrent que le secteur industriel dispose d’une part plus faible des salaires dans la VA. Or le tissu productif allemand est largement composé d’industrie de biens d’équipements dont le ratio capital/travail est plus élevé en moyenne que le reste du secteur productif.
Affirmer « qu’au final, on constate que depuis le début des années 90, la part des salaires dans la VA est stable et, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ne s’est pas dégradé pour autant. » relève d’un aveuglement statistique bien complaisant qui ne prend pas en compte la réalité économique. Encore une fois, « partir à la recherche des vraies lois de l’économie c’est procéder au démaquillage du discours économique pour identifier la vraie source des ordres et qui gouverne les rapports sociaux. »
Je trouve le rapport Cotis très fouillé dans l’analyse des données statistiques, surtout au sujet de la VA – il s’est appuyé sur une masse importante de données micro. Par ailleurs, dans ce billet je ne cherche aucune loi de l’économie. C’est juste un descriptif d’un certain nombre de données et des explications plausibles. Par ailleurs, une autre analyse détaillée réalisée par Askenazy aboutit à la même conclusion: la part du travail s’est « légèrement érodée ».
@ Seb
Vous dites :
« Bien sûr que les fonds propres ont pris une part de plus en plus importante dans la valorisation des entreprises. De même la part des profits distribuée aux actionnaires est grandissante. Néanmoins, cela concerne surtout les grandes entreprises puisque 9 PME sur 10 ne versent pas de dividendes. »
C’est bien ce que je disais, les PME ne versent pas de dividende, mais sont assujetties à la pression actionnariale en tant qu’intermédiaires et fournisseurs : « autrement dit les impératifs de profits des groupes du CAC 40 ou du SBF120 sont répercutés sur la plupart des entreprises françaises via la sous-traitance. Ici, c’est la contrainte de la concurrence qui prend le relais de la contrainte actionnariale. Les PME se battent pour satisfaire leurs donneurs d’ordre en baissant leurs prix. Les marges baissent en même temps que les salaires ». Il en résulte que « 50% des PME disposent d’une part des salaires dans la VA supérieure ou égale à 73% », car les marges de ces entreprises étant mises à contribution pour tirer les meilleurs prix, les profits n’y ont rien de faramineux, et la répartition de la VA n’y a pas subi de formidable distorsion. Et ce sont ces entreprises qui biaisent les statistiques car elles sont les plus nombreuses. Dans les entreprises intermédiaires où il y a un peu plus de profit, la part salariale tombe à 68% et celle-ci perd carrément 10 points pour tomber à 58% dans les grandes entreprises directement liées aux actionnaires.
Les PME vivent ce paradoxe d’être en permanence soumis aux rigueurs de la contrainte actionnariale sans y être directement confrontées.
De plus, le rapport Cotis nous dit : « 50% des grandes entreprises d’une part des salaires dans la VA supérieure ou égale à 58% » mais avec le déséquilibre croissant des rémunérations au sein des grands groupes, il faudrait étudier la part de régression des salaires pour des milliers de salariés au profit des dirigeants et de certains cadres. Par exemple chez Orange, on assiste à ces situations improbables où les agents de terrains touchent aujourd’hui le Smic mais côtoient les « derniers dinosaures de France Télécom », qui pour le même travail touchent environ 2000 euros, voir plus, s’ils ont réussi à conserver leurs anciennes conventions. La encore les grandes entreprises rémunèrent grassement leurs équipes dirigeantes afin d’appliquer les mesures draconiennes qui vont essorer le gros de la masse salariale : management par le stress, délocalisation régionale, fermeture de services et pratiques anti-syndicales. Derrière la part des salaires dans la VA se cache une dégradation des revenus pour des milliers de salariés, mais les statistiques ne font pas de distinction dans l’allocation de la part salariale.
« On imaginait les profits majoritairement dédiés aux actionnaires: là encore les chiffres contestent l’intuition », c’est le contraire, là encore l’intuition s’avère juste même si les statistiques n’en confirment pas l’étendue. En 1970 les 71% de la part salariale n’avait pas de la contrainte actionnariale, ni celle de la concurrence européenne mondiale. C’est pourquoi il est difficile de comparer un niveau de répartition dans un monde qui a changé de tout au tout, ou de n’y voir qu’un rééquilibrage avec le passé. L’analyse de Askenazy qui aboutit à : la part du travail s’est « légèrement érodée » est totalement erronée. C’est bien mal connaître une réalité économique qui touche des milliers de salariés. Si la part des investissements s’est vue réduite à la portion congrue, ce n’est pas seulement parce que les actionnaires ont décidé de ponctionner outrageusement les entreprises mais aussi parce que le salaire, composante majeure de la demande finale, n’est plus en mesure de soutenir la consommation de façon à promouvoir des investissement porteurs de rentabilité. Pour juguler le déséquilibre, il fallait pousser les ménages à s’endetter, d’où la crise.
Vous dites :
« Oui et non. La tendance démarre avant la politique désinflationniste – très clairement non coopérative au sein de l’UEM – des années 2000. Celle-ci a donc renforcé la diminution de la part des salaires dans la VA. Cette politique désinflationniste relève en revanche d’une volonté de rendre un secteur industriel plus compétitif à l’exportation. Elle est donc relative à la concurrence internationale. Ensuite, les données du rapport Cotis montrent que le secteur industriel dispose d’une part plus faible des salaires dans la VA. Or le tissu productif allemand est largement composé d’industrie de biens d’équipements dont le ratio capital/travail est plus élevé en moyenne que le reste du secteur productif. »
Les syndicats allemands sont très puissants dans le secteur industriel et c’est dans ce secteur que les salariés ont le mieux résisté, encore un paradoxe. Mais l’immense majorité des salariés a trinqué. L’Allemagne a fini 2005 avec 160 milliards d’excédent commercial mais 5 millions de chômeurs… Cherchez l’erreur ! Les gains de productivité encore une fois sont accaparés.
Vous dites :
« Je trouve le rapport Cotis très fouillé dans l’analyse des données statistiques, surtout au sujet de la VA – il s’est appuyé sur une masse importante de données micro. Par ailleurs, dans ce billet, je ne cherche aucune loi de l’économie. C’est juste un descriptif d’un certain nombre de données et des explications plausibles. »
Je ne dis pas le contraire sur le rapport Cotis, mais cela reste insuffisant pour aboutir à un diagnostic car c’est bien ce qui nous intéresse. Il nous faudrait disposer d’un modèle permettant de cerner aussi finement que possible le partage de la valeur ajoutée. On pourrait retenir pour définition le niveau de partage qui maximise le PIB, mais on pourrait également choisir pour critère celui qui maximise la part salariale. Il est bien évident que ces deux optima ne coïncident pas. Car il est possible que l’optimum salarial soit atteint pour un PIB plus faible mais dont les salariés ont une part plus grande – et à condition que cette part plus grande conduise bien à avoir une masse accrue.
Mais les constructions du rapport Cotis ne nous disent rien de tout cela et sont parfois contestables (l’OCDE livre des résultats significativement différents) et dans un certain sens travestissent derrière une focalisation exclusivement numérique l’installation d’une configuration structurelle qui fait obstacle à un rebasculement massif de la part salariale. C’est-à-dire qui ne tient pas compte de la transformation des structures financières qui a fait émerger un pouvoir actionnarial qui a décidé de soutirer le maximum au tissu productif par le déséquilibre salaire-profit. Réalité que vous tentez de nier.