Entretien avec Manuel Valls

Le PS continue d’alimenter les passions, même en cette période estivale. La passe d’armes épistolaire entre Martine Aubry et Manuel Valls a ravivé les stigmates d’un parti en pleine léthargie. En compagnie de quelques blogueurs, nous avons pu, aux côtés du député-maire d’Evry, prendre le pouls du PS.

valls reims

Nous avions décidé, lors de la préparation de cet entretien, de ne pas aborder directement les polémiques internes du PS, déjà largement relayées dans la presse. Je vais donc rappeler brièvement le contexte avant de relater le compte rendu de cette rencontre.

Valse funèbre au PS

Manuel Valls fait partie de cette génération de socialistes quadras qui aspirent à réformer en profondeur un parti qui vit un peu plus chaque jour au rythme de la crépusculaire « Sarabande » d’Haendel. Le PS, amorphe, prend goût à la tragi-comédie, et le député-maire d’Evry est lui-même coutumier des déclarations alarmistes auprès des médias.

Dernièrement, Manuel Valls s’est ainsi attaqué directement à la patronne du PS, en la comparant au « chef d’orchestre du Titanic » qui persiste à jouer alors que le navire est en train de couler. Ce fut la goutte de trop pour Martine Aubry, qu’on dit de plus en plus déprimée. Elle a alors publié une lettre ouverte dans les colonnes du Parisien dans laquelle elle recommande à son camarade de rentrer dans le rang ou de quitter le parti.

Cette manœuvre d’intimidation pour réaffirmer son leadership a hélas tourné en un véritable fiasco. Il faut savoir qu’au sein du parti Manuel Valls ne possède pas véritablement de réseaux d’alliances sur lesquels il pourrait compter en toutes circonstances, si ce n’est l’amitié que lui portent ses anciens camarades de la Motion E au congrès de Reims. C’est en fait principalement grâce aux médias que sa voix continue d’être influente au sein du PS.

En le sanctionnant, Martine Aubry lui a donc donné la légitimité qui lui manquait. Tour à tour, les soutiens se sont succédés autour d’un Manuel Valls qui au fond n’en demandait (peut-être) pas tant. On peut citer Bernard Henri-Levy, Jack Lang, Julien Dray, Arnaud Montebourg, Vincent Peillon, Aurélie Filippetti et même certains barons du parti comme Jean-Noël Guérini, Gérard Collomb ou encore Pascal Terrasse. Dans sa réponse à Martine Aubry, Manuel Valls avait employé la fameuse phrase d’Albert Camus, « Je me révolte donc nous sommes » : elle est plus que jamais d’actualité.

Un certain nombre de militants socialistes restent circonspects face au vent de révolte levé par Manuel Valls. Peut-on encore défendre Martine Aubry ? Elle qui, après des élections européennes calamiteuses, n’a que de fausses excuses à présenter (la diffusion de Home, le crash de l’Airbus A330…) ; elle qui continue à affirmer que, si c’était à refaire, elle « referait la même chose ». Avec une gauche électoralement majoritaire, le PS ne parvient même plus à fédérer l’opposition gouvernementale. Le PS est devenu une machine rouillée, capable de s’imposer uniquement dans des élections mineures, sans garantie aucune de rééditer en 2010 l’exploit des dernières élections régionales (20 régions sur 22).

Martine Aubry, candidate de la dernière heure au poste de 1er secrétaire, n’est jamais parvenue à s’émanciper des alliances circonstancielles qui l’ont portée au pouvoir. Elle avait cru pouvoir diriger le parti avec son triumvirat François Lamy – Claude Bartolone – Jean-Christophe Cambadélis, elle avait même cru pouvoir, en dînant régulièrement en leur compagnie au Marco Polo (Paris 6e), se dispenser de déplacements dans les fédérations. Elle s’est lourdement trompée…

En novembre dernier lors du congrès de Reims, j’écrivais, un brin satirique, sur Ruminances : « Martine Aubry censée symboliser le changement. C’est comme si vous demandiez à ma grand-mère de devenir l’égérie d’Aubade, il y aurait comme un parfum d’anachronisme ». Sous le poids de la charge, force est de constater, qu’il y avait quand même là un fond de vérité. Par son passéisme, Martine Aubry a effectivement accéléré l’état de décomposition du Parti Socialiste.

Après avoir longtemps refusé d’aborder la question des alliances et de la participation des ségolénistes à la direction du PS, elle change aujourd’hui de cap. Après la cinglante déconvenue des élections européennes, elle a appelé à la création d’une « maison commune » de la gauche. Comme si, sous cette appellation gorbatchévienne, elle pouvait encore ressusciter la Gauche Plurielle. Mais des Verts aux Communistes, Martine Aubry a essuyé refus sur refus. Son idée d’un « conseil de sages » n’a pas suscité non plus un réel engouement.

Encore protégé par les statuts du Parti, Martine Aubry n’est plus en mesure de mener la transition nécessaire au PS. L’a-t-elle seulement souhaité un jour ? Aujourd’hui, à l’image de son parti, elle survit. Sa lettre à Manuel Valls marquera un point de rupture, et il lui sera désormais très difficile de réaffirmer son autorité. En voulant faire du maire d’Evry un exemple, elle n’a finalement réussi qu’à en faire un parangon de la volonté de réforme du PS.

La rencontre avec Manuel Valls

Parmi les blogueurs conviés à cette rencontre organisé par Jon, on retrouvait donc Hypos, Martin P., Fred, Ronald, Vogelsong et votre humble disciple. Cette interview, opportune au vu de l’actualité du PS, coïncidait également avec la création par Manuel Valls de son club politique : « A Gauche, besoin d’optimisme », en vue des élections présidentielles de 2012.

Le maire d’Evry avait d’ailleurs tiré un constat assez juste de la situation du Parti Socialiste dans son discours d’inauguration au Théâtre Michel le 29 juin dernier, en affirmant que : « l’acceptation de l’économie de marché a bel et bien sonné « la fin de l’utopie socialiste. Loin d’établir la synthèse jaurésienne entre le réel et l’idéal, la gauche française opère donc, au contraire, une distinction permanente entre l’exercice des responsabilités (fatalement mâtiné de pragmatisme) et la théorie (merveilleusement préservée dans sa virginité). »

Interrogé sur la modernisation du PS, Manuel Valls nous a répondu qu’il fallait urgemment redéfinir la doctrine du PS, assumer la présidentialisation de la Vème république et changer profondément l’organisation, en pleine « crise de management ». Il a réitéré la nécessité de primaires ouvertes et a réclamé un « changement de génération : la génération des Fabius, Aubry a échoué et doit être renouvelée.. »

Lorsque nous l’avons questionné sur le concept d’ouverture, il a révélé qu’il n’y était pas favorable, pour la simple et bonne raison qu’elle crée de la « confusion ». Il propose au contraire une « démocratie apaisée » avec une opposition qui ne se cantonne pas à de l’antisarkozysme primaire mais qui soit véritablement capable de proposer des alternatives. Cette volonté de ne pas stigmatiser l’action gouvernementale est un thème récurrent chez le Maire d’Evry, mais son concept de « démocratie apaisée » n’est malheureusement pas valable avec le bipartisme. Aujourd’hui, un parti d’opposition ne peut pas souscrire à l’action gouvernementale sans en être affaibli politiquement, hormis pour des enjeux majeurs comme le Grenelle de l’Environnement (qu’il a par ailleurs cité).

Au sujet de son attraction pour Nicolas Sarkozy justement, Manuel Valls a haussé le ton, en affirmant ne pas « être fasciné, ni séduit » par le personnage. Il affirme (à raison) que la polémique suscitée par sa présence à la Garden Party était le résultat d’une vision passéiste. Néanmoins, force est de constater que, dans la méthode, on ne peut que trouver des points de ressemblance entre les deux hommes.

Manuel Valls suit le modèle sarkozyste dans sa relation avec son parti, qu’il souhaiterait « plus horizontale que verticale ». A la manière de Nicolas Sarkozy, il pense que le parti doit être au service du projet du candidat et non l’inverse. Il souhaite renouer avec des thèmes longtemps laissés en friche par le PS après le départ de Jean-Pierre Chevènement, à savoir les questions de la Nation, du Travail et de la Sécurité. En bon héritier de Michel Rocard, il prône également un social-libéralisme, en considérant que l’on ne peut plus revenir sur le principe d’économie de marché, et qu’après la chute du communisme, aucune « société alternative » n’est désormais possible.

Pour lui, la Gauche doit réinventer un nouveau clivage Gauche/Droite, en réalisant une synthèse entre projet collectif et aspirations individuelles. Pour Manuel Valls, il faut « remettre l’homme au cœur de l’économie » afin de permettre à chacun, en reprenant une phrase d’Anthony Giddens, « de se frayer un chemin à travers les difficultés de notre temps »…

Manuel Valls a par ailleurs avancé des idées en termes d’éducation, de lutte contre la corruption. La Gauche doit, selon lui, s’adresser d’avantage au secteur privé. Il propose notamment de recréer les conditions d’un nouveau « pacte social » avec les syndicats, ou encore d’investir massivement dans la formation. Je ne développe pas plus, vous pourrez écouter tout cela, dans la bande audio en fin de cet article.

Pour conclure, on peut dire que Manuel Valls s’est montré avenant, disponible, soucieux d’expliquer son projet et ses idées. Néanmoins, son discours reste assez théorique et manque parfois de profondeur. Vogelsong affirmait sur Twitter après la rencontre : « Manuel Valls est un bon communicant, délivrant un discours bien rodé, qu’il rode encore… ». Ça résume assez bien la chose. Son projet doit encore être affiné, davantage nourri et posséder un peu plus de hauteur pour rassembler au-delà du PS. Néanmoins, son courage et sa lucidité politique permettront peut être de bousculer les apparatchiks pour réformer un parti de plus en plus vermoulu…

Écouter la rencontre :

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Article relayé par :

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14 Commentaires sur “Entretien avec Manuel Valls”

  1. Nous avions décidé, lors de la préparation de cet entretien, de ne pas aborder directement les polémiques internes du PS, déjà largement relayées dans la presse.

    erreur à mon sens ! c’était une occasion unique de le titiller en direct live sur son rapport au PS ! Dommage !

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  2. « en reprenant une phrase d’Anthony Giddens »

    La personne citée est en l’occurrence plus intéressante que la phrase, d’une platitude effarante. Giddens, pour faire court, c’est le théoricien du blairisme.

    Sinon, je te trouve bien sévère avec Aubry. Elle a fait avec ce qu’on lui a donné: un premier secrétariat soutenu à la fois par le restant d’aile gauche qui reste au PS, les strauss-kahniens et les fabiusiens. Ce qui explique des bourdes monumentales, comme le soutien au Manifesto du PSE, très centriste, assorti sur le tard de mesures plus sociales, mais sans crédibilité en raison de la publicité donnée au torchon des « partis frères ».

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  3. Cela fait déjà un ou deux ans qui je suis sensible au discours de Manuel Valls. Je pense qu’il a correctement saisi les enjeux du monde actuel et mesure a quel point le PS n’est plus taillé pour y répondre correctement. Il est clair cependant que son corpus de propositions reste encore vague. Je suis sensible à sa démarche actuelle mais j’ai bien peur qu’il soit trop isolé pour être crédible dans l’optique des présidentielles. Et surtout il n’est pas forcément très populaire auprès des sympathisants de gauche…

    En tout cas, itw intéressante!

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  4. @ B.mode

    Tu sais, les journalistes le « titille » en permanence sur ces sujets. Des journalistes de la Voix du Nord nous ont d’ailleurs succédé pour aborder avec lui ces polémiques.

    Pas certain donc que ça aurait fait avancer le schmilblick. Et puis les questions relatives au PS, ont finalement été abordé mais d’une autre manière, plus en profondeur.

    Je pense qu’en tant que blogueur, ont doit tenter de se différencier des journalistes. Nous n’avons pas cette pression du scoop, de la petite phrase. Nous pouvons aborder des sujets moins consensuels. La question sur les Bilderberg, par exemple, aucun journaliste ne lui aurait posée.

    @ Etiam

    Merci pour l’éclairage, je l’ignorais. Ca n’a rien d’étonnant remarque vu que Manuel Valls se réclame de Blair.

    Elle a fait ce qu’elle a pu ? Non, je ne pense pas. Même si les Bartolone, Cambadelis ont sans doute une responsabilité bien plus grande, elle a trop souvent refusé le consensus. Son comportement psychorigide, sa volonté de régner sans partage, ses absences coupables à Solférino et dans les fédérations, tout cela pèse bien lourd, au final.

    Au sujet du Manifesto, j’avais rédigé un billet dessus, c’est plus l’absence d’idée sur l’Europe politique, qui m’avait choqué.

    @ Seb_

    Reversus rassemble ainsi un Vallsiste et un Villepiniste, deux courants minoritaires au sein de leurs camps ;)

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  5. Manuel Valls suit le modèle sarkozyste dans sa relation avec son parti, qu’il souhaiterait « plus horizontale que verticale ». A la manière de Nicolas Sarkozy, il pense que le parti doit être au service du projet du candidat et non l’inverse.

    Pas saisi ce passage. Si le Parti doit être au service d’un candidat, on est dans la verticalité , non ?

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  6. Je crois, mais je me trompe peut-être, qu’Aubry et Valls n’ont pas de désaccord sur le fond mais juste sur la forme. Tous deux sont restés bloqués aux années 90 et à la soumission aux dogmes du néo-libéralisme…

    Quelles sont les divergences entre Aubry et Valls quant aux retraites, aux salaires, au temps de travail, aux partages des richesses…?

    Si tu pouvais me le dire…

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  7. @ B.mode

    Il souhaite un plus grand partage du pouvoir au sein de la Direction. Il considère que le parti est actuellement aux mains d’une poignée d’oligarques.

    Il va parfois d’ailleurs très loin dans la démonstration. Voir cette photo dans le journal El Pais, aujourd’hui :

    http://www.elpais.com/fotografia/Manuel/Valls/elpdiaint/20090726elpepiint_8/Ies/

    @ Des pas perdus

    Aubry et Valls sont en effet d’accord sur le libéralisme, après c’est plus des querelles internes que des divergences dogmatiques.

    Concernant les retraites, Valls est favorable à la proposition du gouvernement, il me semble que Martine Aubry s’y oppose. Concernant le temps de travail et le partage des richesses, leurs positions se ressemblent. Après ça mériterait une étude plus pousée.

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  8. [...] – Vogelsong , Hypos , Mancioday , Frednetick , Cyril et Martin P et moi-même – avons donc interviewé Manuel Valls [...]

  9. [...] Valse funèbre au PS [...]

  10. Manuel Valls est assez drôle.

    Il parle, parle comme s’il apportait des idées révolutionnaires : « L’homme au coeur de l’économie »… Le slogan du PSE validé et relayé par les socialistes français était « Le citoyen au coeur des préoccupations » (celui-ci est mieux à mon avis d’ailleurs)…

    on rappelle aussi que si Manuel Valls a obtenu le soutien de certains personnalités de gauche, Martine Aubry a obtenu celui de près de 200 députés socialistes.

    Il me semble aussi que l’économie de marché a été inscrit dans la déclaration de principe des socialistes. Les valeurs Nation, Travail, Sécurité sont des thèmes abordés par la note stratégique pour le futur projet.

    Alors voilà, M. Valls, rendez-vous compte que les questions qui vous préoccupent sont bien celles mises en avant par les socialistes dirigés par Martine Aubry.
    Les questions d’égo en revanche, un moment il faudra les mettre de côté. Parce que même si je n’aime par reparler de cet épisode difficile qu’était le congrès de Reims, je n’oublie que c’est vous qui avait proposé comme une bonne idée d’entreprendre une action en justice, à la vue des résultats.

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  11. Le Parti Socialiste n’est plus aujourd’hui et cela depuis un certain temps un parti de rassemblement.

    Nous sommes devenus une machine à fabriquer des égocrates.

    Il est urgent que chacun retrouve sa juste place au sein du Parti et sur le plan national….

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  12. @ Netty

    Comme je le disais dans mon précédent commentaire, la querelle entre Manuel Valls et Martine Aubry est plus liée à l’organisation interne du parti qu’à son orientation dogmatique.

    @ Gwadaboul

    A partir du moment où les défaites s’enchainent, les égos se réveillent fatalement car il y a un désir évident de changement. Ca fait des années que les Montebourg, Peillon et autre Valls sont freinés dans leurs ascensions, que le parti est aux mains d’apparatchiks. Aujourd’hui clamer son intention de se présenter en 2012 devient presque naturel.

    Les querelles d’égo participaient au bouillonnement intellectuel du PS par le passé. De 92 à 95, cinq premiers secrétaires se sont quand même succédés. Le problème du PS, c’est qu’il ne porte plus de projet de société, de véritable alternative. En cela, Valls a raison, l’antisarkozysme ne fait pas une politique et décrédibilise complètement le PS. Il est temps de faire plus de place à ceux qui ont des idées, les Généreux, les Peillon…

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  13. [...] médiatico-politique classificateur et réducteur : Manuel Valls, social-démocrate bon teint à la recherche du temps perdu ; Arnaud Montebourg, ancien rénovateur devenu agent double ; ou [...]

  14. [...] y a un an Manuel Valls avait fait un constat lucide de l’état du PS, selon lui « loin d’établir la synthèse jaurésienne entre le réel et l’idéal, la gauche [...]

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