Elections législatives en Allemagne : enjeux et perspectives
Dans deux semaines, les Allemands seront amenés à voter lors des élections législatives. Si la réélection de la chancelière Angela Merkel ne fait aucun doute, de nombreuses autres questions restent en suspens…
Nous avons ainsi pu interviewer M. Gilbert Casasus, politologue et historien, professeur d’Etudes européennes à l’université de Fribourg et spécialiste reconnu de l’Allemagne. Il est d’ailleurs l’auteur de plusieurs livres sur la question, dont le dernier est intitulé « Mieux comprendre l’Allemagne » publié aux éditions du Belvédère.
1) Monsieur Casasus, selon vous est-ce que ces élections législatives vont sonner le glas de la grande coalition (CDU-SPD) ?
Rien n’est joué ! Le parti de la chancelière (la CDU) devrait avoir le choix entre reconduire « la Grande Coalition » qu’elle formait avec le SPD et une alliance avec les libéraux du FDP. Mais dans les élections allemandes, il faut toujours se méfier des sondages. Rien ne dit aujourd’hui qu’il y aura une majorité CDU-FDP même s’ils sont en tête des enquêtes d’opinion.
Est-ce que les allemands veulent le changement ?, voilà la véritable question. Dans ce cas, ils voteront pour la constitution d’un gouvernement CDU-FDP. S’ils veulent la continuité, ils reconduiront l’alliance entre la CDU et la SPD. La seule chose qui changerait alors, c’est le poids politique du SPD, relativement amoindri par rapport à 2005.
2) On a vu notamment avec la crise financière qu’Angela Merkel avait de très sérieux désaccords avec ses ministres du SPD, notamment avec le Ministre des Finances Peer Steinbrück. Dès lors, ne peut-on pas légitimement penser que sa préférence serait de gouverner avec le FDP ?
Oui c’est certain. Angela Merkel est d’ailleurs d’obédience libérale à l’intérieur de la CDU. Ce n’est pas une chrétienne démocrate type.
Mais la question se pose aussi pour le SPD : est-ce que les sociaux-démocrates ont intérêt à reconduire cette « Grande Coalition » ? Personnellement, je n’ai jamais été partisan de ces grandes alliances. La première Grande Coalition CDU-SPD autour de Kiesinger dans les années 68-69 ne m’a déjà pas convaincu, même si aujourd’hui on s’efforce d’en tirer un bon bilan.
Je suis tout aussi réticent quand il s’agit d’évoquer le bilan de la coalition CDU-SPD des années 2005 à 2009. Certes, le taux de chômage a diminué par rapport à l’ère Schröder, mais aussi grâce aux mesures prises par l’ancien chancelier.
3) La grande nouveauté c’est que, depuis les élections de 2005, le SPD est désormais débordé sur sa gauche.
Oui, le SPD est pris dans ses contradictions internes car il n’a pas de ligne directrice claire et externe, car il est sollicité par la CDU mais aussi par les Verts et la Linke. Le SPD n’est pas en position de force pour dicter l’avenir politique de l’Allemagne. En revanche, il est dans une position charnière pour faire et défaire certaines coalitions, à condition bien entendu que la CDU ne s’allie pas aux libéraux du FDP.
4) Pensez-vous que malgré sa défaite dans 2 Länder sur 3 aux régionales, la CDU reste la première force politique d’Allemagne ?
Tout à fait, la CDU reste le premier parti d’Allemagne. Néanmoins, dès 2005, l’historien Edouard Husson et moi-même avions attiré l’attention sur un autre phénomène : l’érosion du concept de « Volksparteien ». On désignait sous cette appellation les partis populaires, à savoir la CDU-CSU d’un coté et le SPD de l’autre, qui furent durant longtemps les piliers de la stabilité politique allemande. Il faut se rappeler qu’en 1983, quand Helmut Kohl gagne les élections législatives, les deux partis font ensemble 87% des voix. Aujourd’hui la crise de la gauche allemande remet en cause la stabilité du régime.
5) Est-ce que l’Allemagne court le risque d’une multiplication des partis au sein du Bundestag, remettant ainsi en cause l’assise gouvernementale des futurs gouvernements ?
C’est possible. Jusqu’à présent, l’Allemagne a bien supporté la présence de 4 partis au Bundestag. En 1983, les Verts ont fait pour la 1ere fois leur entrée au Parlement, mais la majorité est restée extrêmement stable. En revanche, depuis l’entrée de la Linke au sein du Bundestag en 2005, il n’y a plus de majorité claire et nette qui se dégage, d’où le recours quasi obligé à la constitution de « la Grande Coalition ».
Le système allemand est en crise du fait des baisses tendancielles des grands partis. La présence d’un cinquième parti pose la question de l’introduction d’un scrutin majoritaire à plus au moins long terne. L’Allemagne, en effet, ne peut plus se satisfaire de coalitions bancales.
6) Dans ce cas, ne vaudrait-il pas mieux pour l’Allemagne une alliance sans ambiguïtés entre la CDU et la FDP ?
Oui, c’est le calcul que font beaucoup d’électeurs allemands. Même si je ne suis pas un « conservateur-libéral », je pense que c’est le choix le plus logique.
7) En acceptant des coalitions « contre nature », le SPD n’est-il pas en train de se perdre en route ?
C’est certain, le SPD est le grand perdant dans cette affaire. Les élections européennes de juin 2009 démontrent que la stratégie de la « Grande Coalition » est contreproductive, voire suicidaire pour les sociaux-démocrates. Il faut rappeler que le parti avait alors réalisé le score le plus faible de son histoire, avec seulement 21% des voix. Le SPD n’apparaît aujourd’hui que comme un « faiseur de majorités », au sein desquelles il ne joue plus qu’un second rôle.
En plus de cela, le SPD subit une hémorragie militante. Le plus ancien parti d’Allemagne possède désormais moins de militants que la CDU. C’est là un fait historique d’une portée politique considérable, encore insuffisamment pris en compte.
8.) Le SPD a du perdre beaucoup de militants au profit de la Linke. Une alliance entre ces deux partis semble-t-elle toujours aussi inenvisageable aujourd’hui ?
Même si des alliances sont contractées à l’échelon local et régional entre le SPD et la Linke, elles ne sont pas transposables, pour l’instant, au niveau fédéral. Il faut savoir que l’un des deux chefs de la Linke, à savoir Oskar Lafontaine, n’est autre que l’ancien Président du SPD. Ainsi nombre de ses anciens « camarades » refusent de faire alliance avec lui, ce qui peut se comprendre, certains lui reprochant d’avoir fait œuvre de trahison. De ce fait, avant toute coalition entre la Linke et le SPD, il faudra « faire sauter le verrou Lafontaine ».
9) Par certains cotés, la situation du SPD ressemble étrangement à celle de notre Parti Socialiste. On retrouve en effet, là aussi, un parti accusé d’avoir perdu ses racines sociales qui se voit concurrencé par un Front de Gauche (mené par un transfuge socialiste, Mélenchon). Un PS qui continue à hésiter entre l’alliance de la gauche et l’alliance avec un parti centriste, le Modem.
Effectivement, il y a une crise des deux piliers sociaux-démocrates et chrétiens-démocrates en Europe. C’est la thèse que je défends depuis plusieurs années maintenant. Ces partis ne parviennent plus à imposer en ce début de XXIe siècle, alors que tel fut le cas dans les années 1950-1970. C’est là une réalité politique qu’il conviendrait d’analyser plus profondément.
Lorsque vous établissez cette comparaison entre la situation politique en France et en Allemagne, il y a certes de grandes différences historiques, dues en partie à des stratégies différentes (notamment Union de la Gauche d’un coté et pas de l’autre). Néanmoins, il est certain qu’il existe des repères comparables. Aujourd’hui, la gauche française et la gauche allemande ne sont plus seulement des gauches dites « sociales ».
On affirme toujours qu’elles doivent retrouver leur électorat populaire. Or on a vu aux dernières élections présidentielles que les électeurs ouvriers votaient autant pour Nicolas Sarkozy que pour Ségolène Royal. Par conséquent, l’explication sociale ne suffit plus, à elle seule, à expliquer la crise de la gauche française et allemande. En Allemagne, on assiste au même phénomène : dans un certain nombre de régions ouvrières, on vote désormais très facilement pour la CDU. Il ne faut pas oublier que le Land le plus peuplé de la RFA, à savoir la Rhénanie du Nord Westphalie est passé du SPD à la CDU. C’est un changement radical.
Le problème du SPD, comme pour le PS, c’est qu’il n’y a plus d’adéquation parfaite entre la réalité sociale et le schéma culturel. C’est pourquoi les sociaux-démocrates ont perdu une partie de la gauche intellectuelle, qui vote désormais pour d’autres partis, comme c’est le cas pour « Europe Ecologie » en France.
10) Justement, en ce qui concerne les Verts, pourraient-ils faire alliance avec la CDU comme ce fut le cas à Hambourg ?
Oui mais attention, le parti écologiste à Hambourg est assez spécifique. Il faut savoir que dans les années 1980, dans cette ville, étaient regroupés les verts les plus radicaux. Ils avaient fondé la Grüne-Alternative Liste (Liste Alternative Verte). A l’époque, ils se présentaient, à l’intérieur de leur propre parti, comme des adversaires de Joschka Fischer. Aujourd’hui, ils font alliance avec la CDU. En ce sens, on assiste là à un changement à 180°.
Ensuite, compte tenu de la faiblesse de la CDU et de la stagnation actuelle des Verts, ces deux partis seraient dans l’incapacité de constituer une majorité à deux. Imaginons que la CDU fasse entre 36 et 37% et que les Verts réalisent 12% : ce ne serait certainement pas suffisant. Le cas de figure serait donc plutôt celui d’une « Coalition Jamaïque », du nom des couleurs du drapeau de ce pays, c’est-à-dire une alliance entre les Verts, les libéraux du FDP et les chrétiens démocrates de la CDU.
Il faudra être attentif à ce qui va se passer en Sarre et voir si l’on se dirige effectivement vers ce type de coalition. Les länder sont souvent un laboratoire politique de ce qui va se passer au Bundestag. Il n’est pas du tout impossible qu’il y ait une multiplication de ces coalitions Jamaïque, qui deviendraient alors une véritable option gouvernementale pour les Verts. Sachant qu’au sein du parti écologiste en interne, ça risque de soulever quelques questions, tout le monde n’étant pas prêt à faire alliance avec les partis du centre et de la droite.
11) Les verts ont pourtant toujours eu un rapport plutôt décomplexé avec le libéralisme.
Tout à fait, d’ailleurs beaucoup d’électeurs verts au début des années 1980 étaient d’anciens libéraux. Aujourd’hui encore ils sont attachés à la philosophie libérale, y incluant les droits humains, le respect des libertés…
12) Quelle est selon vous l’avenir de la Linke après sa percée aux régionales ?
C’est très difficile de le prédire. La Linke avait son charme du temps du PDS dans l’ancienne RDA. Elle représentait une certaine forme de libéralisation de la RDA. On a tendance à oublier ce facteur mais il y a eu des réformateurs à l’intérieur du PDS qui ont précipité la fin de la RDA, des gens qui espéraient qu’elle renaîtrait sous une forme vraiment démocratique, donc autre que celle qu’ils ont connue.
Il y avait alors une approche identitaire très marquée, un refus de s’intégrer au système occidental. Tant que le PDS a manifesté cette particularité, il avait une identité profonde et un enracinement clair, mais malgré ce profil reconnaissable il n’était pas présent à l’Ouest, étant perçu comme un pur parti est-Allemand. Par la suite, depuis environ quatre ans, il a pris racine à l’Ouest avec Oskar Lafontaine, sous une autre approche et une autre identité. A ce titre, il ne faut jamais oublié qu’Oskar Lafontaine fut l’un des principaux opposants à toute réunification rapide de l’Allemagne.
Lors du dernier congrès de la Linke, on a bien vu que son aile ouest-allemande s’opposait à de nombreux délégués est-allemands. Toutefois, la Linke dans son ensemble s’impose aujourd’hui grâce à un langage « populiste » plus simpliste, bien que je n’aime pas ce terme. Quelle va être l’identité de la Linke ? Il faut savoir qu’à l’intérieur de cette dernière, nombreux sont les Allemands de l’Est qui s’inquiètent de l’influence croissante d’Oskar Lafontaine. De plus, les dernières élections européennes permettent de s’interroger sur les véritables intentions de la Linke et sur quelques-unes de ses méthodes, à l’exemple des éléments réformateurs et pro-européens de la Linke, originaires du PDS, c’est-à-dire de l’Allemagne de l’Est, qui ont été tout simplement « blacklistés ».
13) Cet héritage de la RDA dont vous parlez, on le retrouve dans leur base électorale et dans leur succès aux régionales. Ça reste le second parti dans l’ancienne RDA derrière la CDU.
Oui mais attention, les deux dernières élections dans les Lands n’ont pas été si merveilleuses qu’on a bien voulu le dire pour la Linke. Certes elle a progressé en Thuringe mais son poids politique a diminué en Saxe, de sorte qu’on assiste à une sorte de stagnation.
14) Certains journalistes allemands ont affirmé que le sauvetage ou non d’Opel pouvait avoir une influence sur le scrutin des législatives.
Avec la cession de General Motors à l’équipementier Magna, la dernière incertitude concernant la réélection d’Angela Merkel a-t-elle été levée ? Oui c’est une certitude, Angela Merkel sera la prochaine chancelière. Sinon ça voudrait dire que le SPD aurait gagné 10 points en une quinzaine de jours. J’ai vu des renversements de situation mais là ce n’est quand même guère imaginable…
Second volet de l’interview : Quel projet franco-allemand pour l’Europe ?

18 sept 2009 







Info auteur
Interview très intéressante. Étonnant comme les Médias français parlent très peu de ces élections pourtant essentielles.
C’est déplorable de voir dans quel état est le SPD aujourd’hui.Schröder fut à mon sens un excellent chancelier. L’alliance SPD-Verts tenait la route.
Comme quoi la présidentialisation du régime n’a pas que des défauts. Je préfère une majorité responsable plutôt que les attelages boiteux cités dans cette interview.
Ces « attelages » arrivent quand même à faire passer leurs propositions (je pense notamment à la mise en place de la TVA sociale) alors qu’en France la « majorité » fait toujours machine arrière face à la gronde de la rue (sauf quand il faut défendre l’industrie musicale…), mais bon si l’on se concentre sur l’efficacité de la politique en terme de capacité à dégager une ligne directrice et à la respecter il n’y a pas photo, l’Allemagne est meilleure. Après on peut toujours discuter de l’efficacité économique mais c’est un autre problème.
Mais en terme de ligne directrice quelle serait la ligne directrice d’une coalition plus libérale ? D’un point de vue des politiques sociales notamment, ou plus largement budgétaire.
J’avais déjà eu l’occasion de lire cet historien sur Marianne 2, c’est vrai que ses analyses sont souvent intéressantes et à contre courant de beaucoup d’idées reçues, notamment sur l’idée de l’union de toute la gauche qu’il jugeait impossible.
Pour revenir sur l’arrivée hypothétique des libéraux au pouvoir, je ne suis pas certain que cela change beaucoup la donne. Comme il l’est dit dans l’interview, Merkel est libéral, ça ne fera qu’accentuer cette ligne politique.
@ Nico et Baptiste
Je pense que M. Casasus a raison, ce genre d’attelage n’est pas sain. On assiste en Allemagne à une confrontation au sommet de l’Etat. Face à une libéralisation progressive du modèle social allemand, le SPD est pris dans ses contradictions. Et son poids électoral est de en chute libre, on l’a vu aux dernières régionales.
Il faut savoir que le nombre d’employés du secteur public a diminué de 35% depuis 1991, passant de 6,4 à 4,5 millions en 2006. Ce qui est le plus paradoxal c’est que c’est le chancelier Schröder (du SPD) qui a impulsé la fin de l’Etat Providence avec « l’Agenda 2010 », un paquet de mesures visant à réformer l’assurance maladie, les retraites, le marché du travail…
Je pense que l’analogie entre la situation du SPD et du PS peut également être étendue au Labour britannique. Les politiques menées par Schröder, Blair et les gouvernements socialistes en France durant les 25 dernières années montrent que les idéaux de gauche ont énormément de mal à résister aux impératifs de la gestion d’économies nationales de plus en plus étroitement imbriquées dans une mondialisation des échanges. D’où une désaffection, une méfiance de leur électorat qui se traduit actuellement par une poussée des partis conservateurs ou libéraux et l’émergence de formations se situant sur leur gauche.
[...] allemande qui avec son mouvement Die Linke a débordé le SPD sur sa gauche et l’a plongé dans une crise sans précédents. Mais l’objectif du député européen du Grand Sud-Ouest n’est pas de « moraliser le PS », [...]