Heimat ou l’Allemagne réconciliée

Alors que nous célébrons aujourd’hui, le vingtième anniversaire de la chute du Mur de Berlin et que les médias diffusent en boucle pléthore de documentaires sur le sujet. Il existe une autre manière d’appréhender la réconciliation de l’Allemagne avec son Histoire : voir ou revoir la série télévisée Heimat.

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« L’histoire du cinéma allemand se confond avec celle du siècle. Le cinéma est devenu l’histoire même de l’Allemagne, il en a été partie prenante et l’a modelée. Les ruptures y sont plus visibles qu’ailleurs. C’est une histoire de passions » confiait l’historien du cinéma Bernard Eisenschitz. La série télévisée Heimat est sans doute l’illustration la plus symbolique que l’on pourrait trouver pour justifier cette citation.

Heimat III

Le retour du refoulé

Heimat fut diffusé en 1984 par la chaîne allemande ARD et choisissait de parler de l’histoire de l’Allemagne de 1919 à 1982, à travers la vie d’une famille et d’un village dans la région du Hunsrück en Rhénanie. La série alterne des séquences en noir et blanc à des passages en couleur. À travers les 11 épisodes qui composent la série, on suit la vie de la famille Simon, composée des deux parents, Katharina et son mari Mathias, et de leurs trois enfants : Paul, Eduard et Pauline. Le personnage emblématique de la série est l’épouse de Paul, Maria Wiegand. Laissée seule par son mari, qui disparaît mystérieusement aux Etats-Unis sans explication, elle se bat pour élever ses enfants durant les temps difficiles que traverse l’Allemagne. C’est sur sa destinée et celle de ses trois enfants, Anton, Ernst et Hermann, que se concentre une grande partie de la trame scénaristique de la série.

Il y a dans la série cette idée d’une « microstoria » si chère à Carlo Ginzburg, c’est à dire d’un « double cadre », d’une histoire à l’intérieur de la grande Histoire. Il y avait aussi la volonté d’une réconciliation du peuple allemand avec son histoire, sa culture. C’était la première fois depuis la fin de la seconde guerre mondiale qu’un cinéaste allemand parvenait à exporter et donc à exploiter l’histoire de son pays sans qu’elle paraisse marquée du sceau de la macule nazie, et c’était là un des objectifs majeurs du réalisateur. Edgar Reitz, né à Morbach, dans l’Hunsrück en 1932, était l’un des enfants chéris du « Nouveau Cinéma Allemand » aux cotés des Fassbinder, Herzog et autre Kluge.

Mais l’élément qui le pousse à réaliser« Heimat, Eine deutsche Chronik », c’est la sortie en 1979 de la série Holocauste réalisée par Marvin Chomsky et produite par la chaîne américaine NBC. Elle provoqua un bouleversement médiatique sans précédent en Allemagne. Les Allemands sont traumatisés par cette  fiction représentant l’une des pages, les plus sombres de leur histoire.

Mais Edgar Reitz s’insurgea devant cette série américaine, son esthétique, sa tonalité mélodramatique qui tenait presque du « soap-opera ». Le but avec « Heimat » était donc bien évidemment de se réapproprier l’histoire allemande et de la dépeindre de manière plus réaliste. Il travaillera plus de 5 ans à sa réalisation. En 1979 il entreprend la rédaction scénaristique. Durant un an, il recueille des témoignages et rédige un scénario de plus de 2000 pages. Le tournage dura quasiment deux ans, de 1981 à 1982, 286 jours de tournage. Le montage complet des 320 000 mètres des pellicules en noir et blanc et des 120 000 mètres de pellicules en couleurs dura un an. La post-production dura jusqu’en mai 1984.

Depuis le début des années 1960, l’intense activité de la reconstruction puis du miracle économique était parvenu non seulement à couvrir les murmures du souvenir, mais aussi à défendre la population contre les sentiments de culpabilité persécutrice que les Alliés avaient exacerbés. Pendant les vingt premières années de son existence, la RFA « fait comme si rien n’était arrivé ». La question du nazisme se règle souvent par des dédommagements de guerre aux victimes et avec la diabolisation d’un homme, Hitler, pour exonérer le reste du pays, et avec la découverte d’un ennemi plus menaçant, le communisme. Pierre-Yves Gaudard affirme d’ailleurs, que « l’anticommunisme fut érigé en première ligne de défense contre la culpabilité persécutrice ».

Dans la littérature, le cinéma ou le théâtre, on se heurtait également aux difficultés de représentation de ce « douloureux passé ». D’un côté, on était convaincus que par respect, toute forme de fiction serait perçue inévitablement avec des distorsions. De l’autre, il y avait l’idée que rapporter les témoignages et les faits ne suffirait pas à résoudre le problème de la représentativité de cette difficile période.

Peu de nations durent après la seconde guerre mondiale avaient eu autant à remettre en question leur identité culturelle mais aussi géographique. L’identité allemande était brisée, son peuple scindé en deux était tétanisé, et cela rendait difficile un nouveau départ. L’Allemagne était aussi à la recherche d’une expression souveraine de ses intérêts nationaux qui ne coïncidaient pas toujours à ceux de ses anciens vainqueurs, toujours présents en armes sur son sol. Fassbinder affirmait d’ailleurs : « Je me demande souvent où je le situe dans l’histoire de mon pays ? Pourquoi suis-je allemand ? ». A la différence d’ Holocauste qui introduisait directement le spectateur à s’identifier à une victime du génocide nazi, Heimat tente de lui faire emprunter, un chemin beaucoup plus tortueux et complexe, celui de faire retrouver son « Moi familial », son « Moi allemand ». Quand Paul revient de la guerre, il n’est plus vraiment lui-même. Mais quand il revoit son père, Mathias et se met à forger avec lui, à ce moment, l’image retrouve ses couleurs. Paul en retrouvant son père, à récupérer provisoirement son identité, son « Moi antérieur ». Heimat a ainsi permis un « décloisonnement des mémoires », l’Allemagne  vivait une véritable psychanalyse collective.

Heimat II

Une réappropriation historique

Heimat est au départ un mot typiquement allemand, intraduisible dans d’autres langues. Il désigne à la fois le pays natal, la patrie, la région natale, le lieu de naissance : en un mot, le foyer. Il ne désigne par contre jamais la nation au sens étatique du terme. Heimat, c’est l’endroit où l’on est né, où l’on a grandi et l’on n’utilise ce terme qu’une fois qu’on l’a quitté. Edgar Reitz rajoute un exemple à cette définition : « quand deux Allemands se rencontrent à l’étranger et se demandent : « Où est ton Heimat ? », la réponse n’est jamais « l’Allemagne ». Pour moi, le « Heimat », c’est le lieu où les images et le souvenir, la représentation qu’on en a, se confondent. ». Pour Reitz, le Heimat, c’est le contraire de l’Etat, c’est la petite histoire pleine d’authenticité qu’il souhaite raconter pour qu’à travers elle, s’exerce la réappropriation historique de l’Histoire allemande.Marion Klotz évoque quant à elle, « l’idée d’un foyer qui nous porte puis nous perd et dont les limites sont celles que la mémoire aura tracée. En quelque sorte une utopie à l’épreuve du temps qu’avec son œuvre, le réalisateur allemand se propose de cerner ».

Reitz s’applique avec minutie et réalisme au perfectionnement de chacun de ses protagonistes. Quand on voit le traumatisme du personnage de Paul après la grande guerre, son quasi mutisme lors de son retour chez lui, on comprend qu’il ne sera plus jamais le même. Heimat compte autant de personnages que de variations de l’idéologie et de culture allemande. Mais si l’Histoire est la toile de fond de la vie des habitants de Schabbach, l’écoute du village se substitue à leur passé personnel, forgeant ainsi une histoire qui devient dès lors celle narrée par la série télévisée. En analysant la participation de certains personnages du film au mouvement général de l’histoire, une constante s’impose : le silence sur ce qui leur est arrivé antérieurement à leur entrée dans le village. On observe aussi que faire partie du village « imperméabilise » le groupe contre l’érosion extérieure, ou contre une intervention trop brutale de l’histoire sur la vie de tous les jours.

Entre opportunisme et désir d’accomplissement, Edgar Reitz montre sans ambiguités le processus d’adhésion au nazisme de ces personnages. Maria personnage central de la série, brillamment interprété par Marita Breuer, fait face avec aplomb à cette période troublée et devient très vite le centre de gravitation du village, de la terre, de la mémoire et de l’espace. Edgar Reitz la dépeint comme une mère au courage exceptionnel, et l’une des rares à garder une vision humaniste durant la guerre. Sans s’opposer directement au nazisme, elle refuse néanmoins que son fils Anton revête l’uniforme des S.S. car cela ne correspond pas à sa sensibilité. Personnage central de la série, sa présence rassure. A travers Maria, c’est l’Allemagne qui est personnifiée. Dans la série, l’Histoire du pays et l’histoire de Maria s’entrecroisent pour n’en former plus qu’une seule. Elle survit au nazisme et à l’usure du temps. La mort même ne semble plus avoir prise sur elle lorsque, dans le dernier épisode, on assiste à cette séquence onirique où tous les protagonistes de la série, morts ou vivants, entourent une Maria soudain redevenue jeune. Dans cette symphonie en mouvement, Maria impose son sourire et sa gentillesse. L’Allemagne s’est dotée d’un nouveau visage…

Edgar Reitz est le symbole d’une Allemagne et d’un cinéma national qui souhaitait se réapproprier son passé, son Histoire. A travers ce film, Reitz retrouve son Heimat, le pays où il est né, sa famille, mais également l’Histoire de son pays, qu’il arrache aux mains de l’esthétique hollywoodienne, corollaire d’une interdépendance perpétuelle entre le Cinéma et l’Histoire.

Heimat

Une œuvre fédératrice

Heimat doit sa reconnaissance en grande partie à un succès critique quasiment unanime. Le film fut d’ailleurs projeté au festival du film de Venise en 1985,sur la vive recommandation de cinéastes allemands tels que Werner Herzog, Wim Wenders ou Margarethe Von Trotta, l’œuvre de Reitz fit l’événement. Mais c’est véritablement l’accueil réservé au film en Allemagne qui le fit entrer dans l’histoire du cinéma allemand et dans l’Histoire tout court. Le journaliste Luc Rosenzweig résume en quelques phrases, l’accueil que le film a reçu : « Le film est un véritable phénomène de société. A l’heure de sa diffusion, les rues se vidaient, de la mer Baltique jusqu’au fond de la Bavière. L’Allemagne toute entière se passionnait pour les joies et les peines des gens de Schabbach, le mur de Berlin n’ayant jamais pu diviser l’espace hertzien… »

La série connut un succès sans précédent en Allemagne mais aussi à l’étranger. Deux fois par semaine, douze millions d’allemands allumèrent leur poste de télévision pour suivre la vie des habitants de Schabbach. Cette réussite est avant tout celle d’un d’un peuple qui finit par accepter son passé. Edgar Reitz a su en parfait conteur s’appuyer sur l’interdépendance très forte entre cinéma et histoire en Allemagne pour relier au présent un passé jusque là fragmenté. Il a ainsi grandement contribué à la continuité historique allemande et à la quête identitaire de sa population.

Les Allemands n’avaient jusque là jamais envisagé la culpabilité comme une part constitutive de leur histoire. L’histoire d’ Heimat proposait de ne rien effacer, mais de pratiquer une nouvelle relecture de son passé afin de sceller une nouvelle union des Allemands au sein de leur « Heimat ». Beaucoup de critiques se sont focalisées sur la présence ou non d’actes antisémites dans le film et ont fini par oblitérer les impératifs de réalisme historique. Mais hormis quelques erreurs, Edgar Reitz impose une analyse micro-historique de premier plan. Certes, la lecture de l’histoire de Schabbach reste diégétique et requiert des connaissances pour être entièrement perçue, mais cette auto-réflexivité invite à une approche critique des spectateurs. Claude Lanzmann ne disait-il pas que « Le souvenir ne doit pas être mis en scène mais suggéré à chacun » ?

Edgar Reitz est l’un des rares cinéastes à avoir su retranscrire la complexité de l’identité allemande, non seulement pour sa population mais également aux yeux du monde entier. Aujourd’hui, Heimat a 20 ans et la petite histoire des habitants de Schabbach est désormais partie prenante de la grande Histoire allemande, ayant joué un rôle non négligeable lors de la querelle des historiens qui faisait rage en Allemagne.

Cette série télévisée a fait des émules : The Wire, Un village français, autant de séries télévisées qui se réclament de près ou de loin d’ Heimat, qui prouve encore qu’elle est bel et bien une œuvre qui tend à l’universel. Il ne s’agit plus seulement d’un film allemand mais d’une chronique de l’Europe du XXeme siècle dans laquelle chaque nation peut se retrouver…

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5 Commentaires sur “Heimat ou l’Allemagne réconciliée”

  1. Plutôt l’histoire la RFA ?

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  2. Oui et non. L’histoire se passe dans le Hunsrück mais englobe les périodes weimariennes et nazies dans lesquelles l’Allemagne n’était pas encore scindée en deux. L’œuvre tend de toute manière à aborder l’histoire allemande dans sa globalité.

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  3. Ca donne envie en tout cas. Je vais tacher de me la procurer, ça sera une bonne manière de me replonger dans l’histoire de l’Allemagne…

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  4. L’Allemagne a progressivement vaincu ses démons et a réussi à surmonter le poids de ce passé douloureux. La France ferait bien de s’en inspirer…

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  5. [...] aujourd’hui la France est dans une situation analogue à celle de l’Allemagne d’il y a quelques années, nous sommes comme paralysés au moment d’évoquer notre fierté d’être français. Le [...]

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