Jean-Paul Bled : « L’esprit républicain est en danger »

N.Sarkozy ne cesse de malmener l’Histoire. Mais que pensent les historiens du chef de l’Etat ? Pour répondre à cette question, nous avons rencontré Jean-Paul Bled qui délivre une analyse assez tranchée du « sarkozysme ». L’esprit républicain est selon lui en danger et il n’hésite d’ailleurs pas à parler d’une « dérive monarchique »…

sarkozy roi


Jean-Paul Bled
est professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Paris-Sorbonne où il occupe la chaire d’histoire de l’Allemagne contemporaine et des mondes germaniques. Spécialiste reconnu de l’Europe centrale, on lui doit notamment une biographie de Frédéric Le Grand et une Histoire de la Prusse aux éditions Fayard. Il a également été directeur du Centre d’études germaniques de Strasbourg de 1988 à 2000. Gaulliste convaincu, il est l’ancien président des Cercles Universitaires d’Etudes et de Recherches Gaulliennes.

1) Vous avez fait partie des 14 signataires de l’appel à la vigilance républicaine, lancé par Marianne le 14 Février 2008. Pensez-vous qu’il soit encore d’actualité aujourd’hui ?

J’ai signé ce texte il y a un an et demi et je ne le regrette absolument pas. Les tendances qui s’étaient dessinées lors de l’accession de Nicolas Sarkozy à la tête de l’Elysée n’ont fait que s’accentuer. A l’époque, cet appel avait eu une belle couverture médiatique. Je pense que la situation actuelle a prouvé que cet appel avait un sens.

2) La République court-elle selon vous un danger ?

La République ne sera pas renversée, mais l’esprit républicain est aujourd’hui menacé. Il y a une dérive très nette vers le pouvoir personnel, même si Nicolas Sarkozy bénéficie de la légitimité des urnes. Le Chef de l’Etat s’est transformé en omni-intervenant, qui ramène tout à sa personne. Il n’est pas simplement actif, il sature l’espace.

La fonction de Premier ministre est maintenue, mais elle n’est plus qu’un leurre. A ce sujet, il y a d’ailleurs un signe qui ne trompe pas : c’est l’observation des effectifs de Matignon qui ont fortement( baissé alors qu’à contrario ceux de l’Elysée sont en hausse.

On vit dans une république de la connivence et du népotisme. Il y a un film de Francesco Rosi qui s’intitulait  « Main basse sur la ville » : aujourd’hui on assiste à une main basse sur un pays tout entier. Les méthodes sont malheureusement les mêmes, étendues à un espace beaucoup plus large.

3) Quel regard portez-vous sur l’évolution du système politique de la Vème République ? Nicolas Sarkozy marque t-il une rupture avec ses prédécesseurs dans sa pratique du pouvoir ?

Nous avions connu avec le Général de Gaulle un renforcement de l’autorité du Président de la République. C’était une suite logique  de l’élection du Président de la République au suffrage universel. Mais à cette époque, les ministres avaient une véritable sphère d’autorité.

Aujourd’hui, tout citoyen serait dans l’incapacité de citer plus de cinq ministres. Tout ceci est la résultante d’une hyper communication. Nicolas Sarkozy s’invite tous les jours chez les gens. Les ministres sont cloitrés dans l’ombre et n’ont plus d’existence propre. D’ailleurs, les conseillers du président sont souvent plus influents qu’eux. Tout ceci nous conduit fatalement à une dérive monarchique.

Actuellement, la base du pouvoir s’effrite et cela se traduit par la crise de popularité que traverse Nicolas Sarkozy. Son électorat ne s’y retrouve plus. Comme nous sommes dans une société de cour, personne n’ose malheureusement lui dire la vérité et le confronter à la réalité. Chacun de ses déplacements le coupe un peu plus du terrain. On assiste véritablement à un phénomène de bunkerisation…

4) De Camille Desmoulins à Victor Hugo, des républicains se sont toujours élevés contre le pouvoir personnel. L’opposition vous parait-elle à la hauteur aujourd’hui ? La République manque-t-elle de contre-pouvoirs ?

Je ne souhaite pas faire le procès systématique de l’opposition. Il y a surement une part de vérité dans ce qu’on entend dans les médias. Mais je pense que le pouvoir personnel s’appuie et se nourrit du monde de la presse.

Bien sûr, toute la presse française n’est pas aux ordres, ce serait inexact et injuste de dire cela. Il suffit de regarder Canal + pour s’en convaincre. Mais sur d’autres chaines de télévisions, on observe une certaine complaisance. On ne cherche plus à mettre en difficulté le président. Une complaisance qu’on ne retrouve pas dans les pays anglo-saxons où les journalistes sont beaucoup plus pugnaces. Le Parlement pourrait jouer un rôle de contre-pouvoir mais dès qu’il y a la moindre fronde, la menace électorale est brandie. On l’a vu avec l’épisode Lamour dernièrement.

Mais il y a sans doute un contre-pouvoir naissant qu’est Internet. Le pouvoir éprouve plus de difficultés à contrôler l’information qui y est diffusée. Certes, il y a un tri énorme à faire, mais le web a prouvé qu’il pouvait être acteur de la vie politique et médiatique lors de l’affaire du « Prince Jean ».  La fameuse pétition lancée par le blogueur Christophe Grébert a recueilli plus de 100 000 signatures, c’est le signe d’un changement.

5) La société semble de plus en plus fragmentée. Pensez-vous qu’il existe encore aujourd’hui un risque révolutionnaire en France comme l’évoquait Dominique de Villepin ?

Il faudrait s’entendre sur le sens qu’on donnerait au mot révolution. Si l’on pense à celle de 1848 ou à la Commune de Paris, je ne le pense pas. Mais que cela conduise à des manifestations de désespoir, cela je ne l’exclue pas. C’est le signe d’une société qui est malade. La France repose de plus en plus sur de fausses valeurs. La performance ne suffit pas à créer un lien social. Nous ne pouvons maintenir le  pacte social, sans la justice, l’équité et la solidarité. Nous sommes dans une société à plusieurs vitesses. On assiste aujourd’hui à une fracture entre les banlieues et la capitale. Aujourd’hui, lorsque le gouvernement imagine que la réponse à ces problèmes est uniquement dans le renforcement d’un appareil répressif, il commet une grave erreur.

Quant au grand débat sur l’identité nationale, il à de très mauvais relents qui ne cachent que difficilement des arrière-pensées électoralistes. Cette question n’est qu’une feuille de vigne pour  éviter d’évoquer le problème de la souveraineté, entamée depuis longtemps.

6) Beaucoup de journalistes se sont amusés à comparer Nicolas Sarkozy à Napoléon, qu’en pensez-vous ? Si vous étiez contraint à votre tour de le comparer avec l’un de nos illustres monarques, lequel choisiriez-vous ?

En dehors de la taille, je ne vois pas d’éléments comparables, ou alors Nicolas Sarkozy ne serait qu’une triste caricature de l’Empereur. On ne peut pas comparer non plus le chef de l’Etat à d’autres figures historiques, car cet homme là se veut unique.

Il veut marquer l’Histoire et se fait souvent l’hagiographe de son propre règne. Cette multiplication du « je » dans ses interview traduit la réalité d’un complexe. Pascal nous a appris que « le moi est haïssable »  mais Nicolas Sarkozy l’ignore.

Cet égotisme exacerbé est le reflet de sa nature profonde, il cherche surtout à se convaincre lui-même plutôt que les autres, à se rassurer en quelque sorte.

7)  Vous êtes l’ancien président des Cercles Universitaires d’Etudes et de Recherches Gaulliennes, pensez vous qu’il y ait encore une survivance du Gaullisme au sein de notre classe politique actuelle ?

Je pense que dans la structure de l’UMP, il n’y a plus de survivance du gaullisme. Cet héritage s’est dilapidé progressivement. Jusqu’en 2007, dans certaines manifestations de notre politique extérieure, on retrouvait une certaine inspiration gaulliste. On l’a vu en particulier dans la prise de position de Jacques Chirac lors de la guerre en Irak, et dans sa politique vis-à-vis du monde arabe.

Sur le plan individuel, il y a sans doute des hommes et des femmes qui restent fidèles à cette tradition. Et la personnalité qui incarne le mieux cette mouvance est indiscutablement Dominique de Villepin.

8 ) Le déclin de la France est-il résistible ? Quel regard portez-vous sur l’avenir de notre pays ? Sur quelles leçons de son Histoire notre nation devrait-elle méditer ?

Nous sommes dans une période grave, mais je suis de ceux qui pensent que la France a montré plusieurs fois dans son Histoire qu’elle avait une capacité de sursaut. Il faut garder l’espoir. Nous avons connu des périodes dramatiques : 1940 était une catastrophe mais la France a toujours surmonté ces difficultés. Pour cela, il faut de la volonté mais aussi des hommes. Je pense qu’il peut en exister.

Souvenez-vous que la dernière œuvre du Général de Gaulle, ce sont les mémoires d’espoir, et il termine également ses mémoires de guerre par une référence à l’espoir. A ce moment là, il n’est pas encore revenu au pouvoir mais il conclut son troisième tome par cette phrase « Vieil homme, recru d’épreuves, détaché des entreprises, sentant venir le froid éternel, mais jamais las de guetter dans l’ombre la lueur de l’espérance ! ».  Je pense qu’il y a une relation étroite entre la France et l’espérance. Si obscure que soit notre situation, je pense qu’il y a toujours une possibilité de salut !

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Commentaires

  • P.jeandel dit:

    Je crois que nous sommes véritablement dans une « démocrature », une dictature camouflée.

    Mais c’est vrai qu’il faut espérer. La France est semblable à un tableau de Soulages, au milieu de l’obscurité, la lumière !

  • peuples dit:

    La gauche est malheureusement mal placée pour faire passer ce message là qui reste pour moi capital. Celle-ci est taxée, à juste titre d’ailleurs, d’opposition dans notre jeu politique bipartisan.

    Il y’a pourtant eu une brisure avec l’élection de Sarkozy, et une récupération de l’électorat de droite dans un but qui devient de plus en plus monarchique après seulement deux ans de pouvoir. la dérive « monarchique » de tonton à l’époque s’est passée sur la fin de son second mandat, soit au bout d’une dizaine d’année.

    On peut imaginer les dégats sociaux et idéologiques d’un pouvoir tel qu’il est aujourd’hui s’il durait ne serait-ce que dix ans.

    Peu de blog, non à gauche, dénoncent cet état de fait; et en cela ton message est naturellement plus fort que le mien.

    Toujours un plaisir de te lire.

  • Gorann dit:

    Si même des historiens commencent à parler d’une dérive monarchique, il y a de quoi s’inquiéter. Je partage en tout cas ces mises à garde sur notre société. Effectivement elle est de plus en plus fragmentée et nous risquons de le payer un jour ou l’autre

  • Patrick dit:

    « Il veut marquer l’Histoire et se fait souvent l’hagiographe de son propre règne. Cette multiplication du « je » dans ses interview traduit la réalité d’un complexe. Pascal nous a appris que « le moi est haïssable » mais Nicolas Sarkozy l’ignore.

    Cet égotisme exacerbé est le reflet de sa nature profonde, il cherche surtout à se convaincre lui-même plutôt que les autres, à se rassurer en quelque sorte. »

    Pas mieux, belle interview

  • Emma dit:

    Je crois que Nicolas Sarkozy entretient savamment le délitement de l’opposition. C’est vrai que dans cette entreprise, il est bien aidé par la presse.

    Il n’y a pas que « l’esprit républicain » qui soit en sursis, ce sont les principes mêmes de notre République qui sont mises à mal.

  • David Doucet (Auteur) dit:

    @ Merci à tous pour vos commentaires.

    Jean-Paul Bled a également été l’invité du club Villepin cette semaine, il a répondu à des questions touchant à la politique arabe de la France.

    http://www.clubvillepin.fr/1428-jean-paul-repond-aux-questions-de-villepincom-netle-professeur-d%E2%80%99histoire-contemporaine-jean-paul-bled-a-repondu-aux-questions-des-internautes-de-villepincom-net-sur-le-theme-%C2%AB-le-general/

  • Dust dit:

    Ce qui me choque le plus dans cette histoire, c’est cette sorte de normalisation de l’hyperprésidence. Un an est passé depuis ce fameux appel et depuis plus rien…

  • Lee73 dit:

    Pour rebondir sur la question du risque révolutionnaire, si je rejoins le Professeur Bled sur la faible probabilité d’une seconde Commune de Paris ou d’un 1848 bis (dieu merci !), je crois néanmoins plus à l’émergence brutale d’une secousse de type mai 1968 ; d’un « monôme » se poursuivant sur les barricades avait jailli un conflit social, phénomène d’autant plus surprenant, pour le pouvoir et la société, qu’il n’y avait pas de lien direct entre la « locomotive » étudiante et le reste du convoi. La sédimentation des rancœurs sociales (niveau de salaire, rapports hiérarchiques, organisation du travail) accumulées au cours de ces années qualifiées de 30 glorieuses avaient alors profité de la situation née des manifestations étudiantes pour s’exprimer. En cela, je pense que la situation de la France de 2009 est comparable à celle qui a précédé les évènements de 1968.

    Au sujet du « déclin », supposé ou attendu, il est heureux de constater que des esprits aussi brillants et ouverts comme le Professeur Jean-Paul Bled ou Hubert Védrine (quelques belles lignes pleines de bon sens sont à méditer pour les apprentis « déclinologues » dans son dernier ouvrage « Le Temps des Chimères » – Fayard) ne succombent pas à la tentation du dénigrement systématique de notre pays.