L’étouffement de la pensée
Cette semaine, Luc Chatel a dévoilé en catimini son plan de suppression de l’Histoire-Géographie pour les classes de terminales scientifiques. Plus qu’un simple allégement de programme, cette disparition est symptomatique d’une volonté d’étouffement de la pensée critique…
La relégation de l’historien
Le rapport du sarkozysme à l’Histoire a toujours été à sens unique. Nicolas Sarkozy s’en sert pour communiquer, il puise dans cette discipline des références capables d’étoffer et de crédibiliser ses orientations politiques. Nicolas Offenstadt a brillamment dénoncé cette instrumentalisation en évoquant dans son livre les différents épisodes marquants (Lettre de Guy Mocquet, mort de Lazare Ponticelli…) de son mandat.
Mais le chef de l’Etat porte également d’autres ambitions : il souhaite aujourd’hui imposer à tous sa vision de l’Histoire. Son storytelling berlinois est en cela assez révélateur. Il semble loin, le temps où Jacques Chirac clamait qu’il faut « laisser l’Histoire aux historiens ». Aujourd’hui, le pouvoir exécutif la remet sans cesse en question. Henri Guaino n’hésite plus à affirmer que « chacun peut avoir sa propre lecture de l’Histoire, cela n’a rien à voir avec le travail de l’historien, avec le travail de la science historique… C’est aussi un choix politique, la manière dont on lit le passé de son pays, et dont on en parle. »
Le conseiller spécial de l’Elysée va plus loin en revendiquant « le droit imprescriptible de chercher les références que l’on veut dans le passé de son pays ou dans l’histoire du monde. » Face à cela, « l’historien n’a strictement rien à dire. Il est là pour attester la véracité des faits ; après, l’interprétation que chacun souhaite en donner appartient à chacun d’entre nous. » Tant pis si, par cette déclaration, il n’hésite pas à remettre tout simplement en cause la fonction même d’historien ; à savoir l’interprétation, la recontextualisation et l’analyse des faits afin d’en extraire le sens historique.
Quels citoyens pour demain ?
La relégation de l’historien au second plan de la vie publique est caractérisée par cette volonté manifeste de faire disparaître les humanités au lycée. Dans un excellent edito, Jacques Sapir revient en détail sur ce projet de loi et sur ses conséquences pour les générations futures. L’économiste s’interroge : « Quels citoyens voulons-nous pour demain ? ».
Theodor Adorno a déjà répondu à cette question dans la Dialectique de la raison , il y a plusieurs décennies déjà. Le grand philosophe allemand mettait en garde ses contemporains contre les dangers d’une « raison instrumentale » réduite à l’entendement, à une logique scientifique, formelle et abstraite. Ce projet n’aurait selon lui qu’un seul objectif : le formatage voire l’étouffement de la pensée critique.
Cette volonté de réduire la culture aux seuls champs du savoir technique et pratique n’est pas sans rappeler certaines idéologies que l’on croyait pourtant derrière nous. On retrouve malheureusement dans le sarkozysme ce même mépris de l’humanisme et de l’intellectualisme.
Au moment où l’on parle d’identité nationale, le gouvernement s’attaque au cœur même de ce qui la compose, notre Histoire et notre devenir. La suppression de l’Histoire-Géographie s’inscrit dans un mouvement plus vaste de nivellement de notre culture. Symbole de notre société consumériste, c’est un ancien cadre de L’Oréal devenu Ministre de l’Education Nationale qui lui porte le coup de grâce.
De Patrick Sebastien rédigeant un manifeste humaniste à Christophe Dechavanne signant une tribune dans le Monde, on peut déjà estimer que notre société laisse aujourd’hui apparaître des stigmates inquiétants. Il est grand temps de se réveiller pour espérer sauver ce qui peut encore l’être…

28 nov 2009 







Info auteur
C’est avec un immense plaisir que j’ai lu cet article. Je retrouve beaucoup de mes opinions dans ce sujet. Un post à mettre en perspective avec la disparition de se que l’on appelais jadis: « les humanités », une filière qui accouchait tant d’intellectuels en France…
[...] Ce billet était mentionné sur Twitter par alozach, ALSAGORA. ALSAGORA a dit: RT @LaureLef: Le storytelling pour remplacer l'histoire ? Excellent billet chez Reversus http://yoolink.to/3sa [...]
A propos des rapports particuliers de ce président avec l’Histoire, il y eu ce moment « bizarre » où il plaisante et rit dans le cimetière des
Glières, haut lieu de la Résistance,en contradiction avec le recueillement de l’ assistance. Ignorance, légèreté ou mépris, on ne sait pas
avec lui s’il n’est que l’interprète de ses conseillers .D’où les incohérences que vous aviez déjà soulignées .
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This post was mentioned on Twitter by LaureLef: Le storytelling pour remplacer l’histoire ? Excellent billet chez Reversus http://yoolink.to/3sa...
Cette « disparition programmée » des matières essentielles que sont l’histoire et la géographie, étude et transmission des entrelacs de notre évolution à travers les lieux, les faits et les personnes, ne me surprend guère. Qu’elle affecte, pour le moment, celles et ceux qui seront les candidats à la voie royale, grandes écoles en tout genre, me semble logique dans cette société pré-orwellienne (très près même) et montre bien l’ampleur que l’on compte donner au formatage du futur citoyen. Un seul mot d’ordre : les chiffres et la modélisation de tous les concepts susceptibles de faire réagir, ou de ne pas le faire, les individus. L’omniprésence des sondages et autres enquêtes d’opinion en est un signe plus que décourageant. La récente sortie proprement stupéfiante d’un député de la majorité sur le devoir de réserve d’un auteur paré du « label » Goncourt en est un autre. Enfin, l’élection d’un personnage qui porte en sautoir sa profonde inculture est l’ultime évidence que la France, terre fertile des arts et des pensées, entre résolument dans ce nouveau millénaire.
Adieu donc Charles de Gaulle et ses mémoires, Georges Pompidou et son anthologie de la poésie française, François Mitterrand et ses écrits politiques, Jacques Chirac et sa passion des arts premiers. Je suis même convaincu que nous en viendrons à regretter les affres littéraires de Valery Giscard d’Estaing à la vue de feue la Princesse de Galles…
Cette décision relève surtout d’un taylorisme particulièrement naïf, qui vise à spécialiser au maximum les formations pour former des bons petits soldats dans l’économie libérale, chacun dévoué uniquement à sa seule tâche (i.e. les scientifiques ne font QUE de la science). Mails il y a fort à parier que même d’un point de vue purement utilitariste ce calcul sera mauvais, car l’hybridation des connaissances est toujours plus fructueuse que l’enfermement idiot (au sens premier du terme) dans un domaine très délimité.
Même GdeC a l’air d’un intellectuel à côté de ces néocrates umpistes, c’est pour dire !
Malheureusement Romain P je ne suis pas certain que cela soit si naïf que cela. Il y a sans doute toujours eu une forte composante philosophique et humaniste dans la communauté scientifique et il est assez paradoxal de penser que c’est probablement dans cette population que nous finirons par débusquer les utimes humanistes mais il est clair que la population visée concerne surtout les « managers » et l’encadrement de demain. Nous pouvons déjà constater les ravages causés par le dévoiement de ces valeurs fondamentales dans les milieux financiers et dans la gestion des ressources humaines (quel concept galvaudé… et j’en sais quelque chose !). Des futurs décideurs sans repère autre que la valeur de l’action ou du retour sur investissement vont nous précipiter un peu plus dans la société TF1/L’Equipe/Star Ac’ sans nous donner la possibilité d’aller nous ressourcer ailleurs.
Ce que voulais dire, c’est qu’il ne faut pas interpréter cette décision gouvernementale de façon trop « diabolique », par exemple comme une volonté explicite de « déculturer » la population pour mieux la contrôler. Elle s’inscrit dans une philosophie d’ensemble, donnant à l’école pour rôle prioritaire la transmission à l’individu d’un socle de connaissances minimales pour s’insérer dans le marché du travail.
@ Providia
Merci
@ Rémy
Exact, il y a même eu un film à ce sujet, Walter rentre en résistance, qui reprend cette fameuse séquence.
Et au sujet de la dilapidation de l’héritage du CNR, je conseille la lecture de l’article signé par l’ami Vogelsong.
@ Lee73 et Romain P
Je pense qu’au départ effectivement, ça part comme le dit Romain d’une volonté de « spécialisation » encore plus aboutie. Ce projet « tayloriste » est un contresens surtout quand on voit le succès sans précédent que connaissent les prépas aujourd’hui…
Mais je rejoins Lee sans aller jusqu’à croire à des ambitions orweliennes, cette suppression est quand même assez révélatrice d’un mépris de l’intellectualisme et des sciences humaines. Plus qu’une volonté d’acculturation, j’ai vraiment l’impression que le gouvernement s’inscrit dans un mouvement visant à faire main basse sur l’Histoire. L’objectif est d’étouffer les voix de tous ceux qui chercheraient à remettre en question ce monopole. C’est le retour du roman national…
Pourtant je crois que notre société a plus que jamais besoin de ses historiens. Comme le disait Nicolas Offenstadt, l’Histoire doit être le fer de lance d’une démocratie dialogique.
@ David
Quel rapport entre le succès des prépas et le contresens historique ?
Pour ma part je suis moins inquiet que vous, car même s’il est préférable de continuer à faire de l’histoire et de la géographie, il n’est pas certain que cela nous conduise à un élite sans conscience (nous y sommes sûrement déjà…). Et après tout il ne s’agit que de la dernière année d’étude de cette matière qui est supprimée, tous les S en auront fait de longues années auparavant.
Le risque est qu’il y est moins de S qui se dirige ensuite vers l’histoire, et que par un effet domino il y ait une pénurie de bons historiens dans le futur. En effet, statistiquement les S sont de meilleurs élèves, ça serait marrant d’ailleurs de voir la provenance des grands historiens français pour voir, mais je crois qu’il y a au moins autant de talent ailleurs.
Le piège, à mon avis, c’est que cela répond aux attentes d’une grande partie des élèves de S : ceux qui préféreraient se concentrer sur les matières scientifiques à gros coefficients. Le problème viendra justement après dans les prépas car la différence ne se fait pas seulement sur ces matières scientifiques (où normalement tout le monde est très bon, les niveau sont relativement homogène pour une prépas donnée) mais aussi sur les matières relative à la culture générale (histoire, géographie, littérature, arts, …).
Si danger il y a ce n’est pas tant à cause de cette élite sans repère, car ceux qui se destine à des filières très sélectives ont tout intérêt à s’intéresser à tout (et pas seulement les sciences).C’est bien l’ascenseur social qui est en danger car une fois de plus on pénalise ceux qui ne naissent pas dans des milieux ou la culture est plus prégnante.
[...] oublier la réalité têtue des faits, dont la somme énonce de manière criante que le bilan du sarkozysme est au mieux désastreux et très certainement [...]
@ Nico
Je ne parlais pas d’un contresens « historique » mais d’un contresens par rapport au regain d’intérêt que rencontre les prépas aujourd’hui. Les lycéens se tournent de plus en plus vers des filières généralistes après leurs bacs et le gouvernement va à contrario de ce mouvement, en cherchant à « spécialiser » la terminale.
Il s’agit de la dernière année étude. Mais d’une comme l’a bien dit Sapir, les classes scientifiques rassemblent aujourd’hui près de 50% des étudiants en filière générale. Et l’année terminale est une année charnière. Pour dispenser encore quelques cours à des terminales, je peux t’affirmer que les clés pour comprendre et analyser le monde contemporain, c’est durant cette année qu’elles sont transmises. Surtout qu’à la fin de l’année, le Bac permet de valider ses acquis.
Doit-on accepter que 50% des lycéens fassent l’impasse sur ce socle culturel indispensable ? Encore une fois, on ne fait que copier plus ou moins grossièrement le modèle américain…
Il y a encore trop d’Histoire dans les programmes.
Ce que peu de commentateurs ont relevé, c’est que l’horaire d’ H’istoire Géo Education civique augmente et passe à 4H30 par semaine en classe de 1ere, ce qui est bien suffisant pour traiter correctement un programme. ( programme qui a été défriché pendant les 4 années du collège, soulignons le !)
Si des élèves de Term S veulent encore faire de l’histoire Géo, ils pourront le faire en le prenant en option.
Qu’on foute la paix aux élèves de Term S qui veulent faire autre chose.
[...] réflexion à méditer pendant que chez nous Nicolas Sarkozy s’évertue à étouffer progressivement toute forme de contestation, et que les blogueurs attendent l’étincelle qui rallumera la flamme de notre conscience [...]
[...] premier parti de France. On savait que les sciences humaines ne faisaient pas vraiment partie des priorités gouvernementales. On sait aujourd’hui que le parti majoritaire méprise ouvertement l’Histoire. Employer le [...]