Estrosi, la palme de l’ignorance historique

L’instrumentalisation de l’Histoire est devenue au fil des mois l’un des reflets typiques du sarkozysme. Cette semaine, en bon fidèle du Président, Christian Estrosi s’est même permis de franchir allègrement le point Godwin afin de défendre le débat sur l’identité nationale.

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Un contresens historique

Le 26 novembre dernier, alors qu’il annonçait la mise en place d’un couvre-feu pour les mineurs de sa ville de Nice, le Ministre de l’Industrie s’est permis d’affirmer qu’un débat sur l’identité nationale aurait permis de bloquer l’accession d’Hitler au pouvoir. Voici d’ailleurs sa déclaration in extenso : « Si à la veille du second conflit mondial, dans un temps où la crise économique envahissait tout, le peuple allemand avait pris le temps de s’interroger sur ce qui fonde également l’identité allemande, héritière des Lumières, patrie de Goethe et du romantisme, alors peut-être aurions-nous éviter l’atroce et douloureux naufrage de la civilisation européenne… »

Il faut rappeler que l’Histoire est avant tout une science, humaine certes, mais une science. Ce type d’anachronisme lancé en plein meeting sans même être étayé d’arguments est éminemment contestable. Mais force est de reconnaître qu’utiliser le spectre national-socialiste pour défendre le débat sur l’identité nationale, cela manque peut-être de profondeur mais pas d’originalité. Malheureusement, la déclaration de Christian Estrosi ne cache que difficilement une terrible méconnaissance de la période. En effet, le national-socialisme n’est pas né de manière soudaine, c’est avant tout le résultat d’un long processus historique.

Ensuite, et contrairement à ce qu’affirme le maire de Nice, les racines de cette idéologie  remontent précisément à l’esprit romantique né lors de l’occupation de l’Allemagne par Napoléon. Cet événement a stimulé la conscience nationale du peuple allemand qui a « patriotisé » la  spiritualité mystique du Saint Empire Romain Germanique en parlant d’un « premier règne » (Ertstes Reich), créé en 962 par Otto le Grand pour défendre l’Occident chrétien.

Jacques Droz,  historien regretté,  affirmait que « dans une étrange contradiction, plus l’Allemagne s’est sentie impuissante matériellement, plus elle a été tentée de se replier dans le monde de la rêverie et de s’y fixer une mission grandiose et universelle. Écœurés par la désespérante réalité, les penseurs allemands se retournent vers le Reich qu’ils regardent comme une sorte de communauté mystique, d’Eglise nationale et populaire. » C’est donc précisément cette « patrie du romantisme » qui a enfanté Hitler en opposant aux théories philosophiques du XVIIIème siècle un retour à l’Histoire, aux traditions nationales et à la spécificité de chaque culture. L’espérance d’un réveil allemand (Deutsches Erwachen) va  servir de terreau à l’impérialisme et au pangermanisme allemand au cours des XIXème et XXème siècle. La déclaration de Christian Estrosi se révèle donc être une profonde ineptie, qu’il continue d’ailleurs à marteler.

Surtout qu’on serait tenté de rajouter, comme l’a fait Koztoujours, que ce qui a précisément nourri la montée au pouvoir du NSDAP, c’est cette volonté de défendre l’Allemagne dans sa « germanité » mythique (culturelle, linguistique, historique) et d’exclure en parallèle tout ce qui ne rentrait pas stricto sensu dans ce cadre. Hitler, par son talent d’orateur, a su attiser mieux que quiconque la flamme nationaliste à une époque où la nation allemande semblait fragile et en perte de repères. Le contexte économique n’a fait que raviver les craintes de la population, Hitler n’a fait qu’exploiter et instrumentaliser leurs aspirations, leur faire espérer que l’Allemagne avait encore un destin à jouer

Les leçons de Weimar

Enfin, puisque Christian Estrosi souhaite se plonger dans l’histoire de l’Allemagne weimarienne, il serait bon qu’il en tire au moins quelques leçons. La véritable question à se poser sur cette République née de la défaite allemande en 1918, c’est se demander si ce régime était fatalement voué à l’échec, si le nazisme était ou non résistible. À cette question, les historiens répondent aujourd’hui quasi unanimement par la positive, et le mieux être et la stabilisation du régime entre 1924 et 1929 en est d’ailleurs la preuve (la période dite stresemannienne).

Mais si l’on se prêtait au petit jeu lancé par le Ministre de l’Industrie, on pourrait dire que le gouvernement actuel reproduit deux des principales erreurs qui ont précipité la chute de la République de Weimar. Parmi celles-ci, on pourrait rappeler l’erreur du chancelier Brüning et de la droite conservatrice qui, en pleine crise économique, ont préféré aller au secours des entreprises au détriment des basses classes sociales. Les classes moyennes furent alors littéralement « euthanasiées » et cédèrent donc d’autant plus facilement aux sirènes populistes d’un Adolf Hitler.

La seconde erreur  cruciale sur laquelle le gouvernement actuel pourrait méditer concerne l’extrême droite. C’est une illusion de croire que l’on peut l’instrumentaliser. Le chancelier Von Papen l’a cru en son temps et n’a fait qu’ouvrir les portes légales du pouvoir à Hitler, lui accorder le vernis de respectabilité qui lui manquait. Aujourd’hui l’UMP n’hésite pas à fricoter ouvertement avec la frange la plus dure de la droite souverainiste en vue des régionales. Pire, le parti présidentiel a assimilé une partie de l’idéologie nationaliste au sein de ses programmes. Ceci afin de reconquérir un électorat en pleine déshérence.

Même si la situation n’est évidemment pas comparable puisque, contrairement à notre Vème république, le régime de Weimar n’a jamais bénéficié d’une démocratisation en profondeur, tout ceci devrait inciter le gouvernement à la prudence. On ne bâtit pas une politique sur la peur. Le drame de Weimar c’est justement de n’avoir pas su concilier toutes les forces de la société allemande. Au lieu de vouloir débattre de l’identité nationale en stigmatisant d’entrée de jeu telle ou telle catégorie de notre population, l’UMP serait bien inspirée de lui préférer celui de la nation dans une logique de rassemblements et d’ouverture. Une nation française qui a toujours eu pour vocation d’être d’une hétérogénéité irréductible…

Pearltree relatif à la bourde d’Estrosi (articles et vidéos) :
La bourde d'Estrosi

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5 Commentaires sur “Estrosi, la palme de l’ignorance historique”

  1. Toujours les mêmes fondamentaux !

    Le plus extraordinaire c’est que l’équipe en place arrive en permanence à relancer la polémique sur des thématiques dont elle a pourtant déjà tout dit depuis longtemps. A chaque fois en exploitant tel ou tel évènement, mais toujours avec les mêmes fondamentaux, ceux qui lui ont permis en 2007 de siphonner l’électorat du FN.

    Sur le thème des ‘Valeurs’, fondateur de la stratégie de N Sarkozy, je recommande vivement de visionner – surtout d’écouter – une excellente anthologie des mots et des idées qui construisent sa prise du pouvoir et ses deux premières années à l’Elysée: http://www.youtube.com/watch?v=Fm-TdlB8QNI

    Quatre autres vidéos de la même série sont aussi sur YouTube, mots clés: Sarkozy Midterm

    Pour la version ‘intégrale’ de la série (la compression de l’image est de moindre qualité que sur YouTube mais, ici, les 5 volets sont réunis en une seule video, dans leur ordre chronologique), c’est sur MySpace : http://tinyurl.com/yguhsyv

    Un petit bijou pédagogique, si l’on a 30 minutes devant soi et deux cachets d’aspirine de secours: non-pas qu’il soit un mauvais orateur, mais dans ce tourbillon …

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  2. Il n’y a rien de plus dangereux qu’un gouvernement qui relit l’histoire du pays dont il a la charge!

    Mais à défaut de marquer l’histoire par son action du présent autant réécrire celle du passé par ce genre de déclarations!

    Il s’agit là d’un moralisme niais venu justifier un débat instrumentalisé et ne servant qu’a rafler des voies neo-reactionnaires et neo-conservatrices!

    A jouer a ce jeu, la droite va faire celui de l’extreme droite!

    Jean Marie Le Pen se frotte les mains! Les minarets en Suisse, Sarkozy intervient! Un débat à l’Institut Montaigne sur l’identité nationale, Fillon intervient! Une relecture de l’Histoire, Estrosi intervient!

    Borloo va-t-il parler de l’identité nationale à Copenhague? Bachelot également dans un gymnase où on vaccine contre la grippe A? Et pourquoi pas Rama Yade dans un stade de foot?

    Quel est ce débat niaisement justifié et mené? Est-ce vraiment cela l’identité de la France?

    http://www.cedricprevot.fr

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  3. [...] Ce billet était mentionné sur Twitter par Mancioday, Mancioday. Mancioday a dit: @DavidAbiker Ca prouve que Gallo n'est plus un historien http://tinyurl.com/yadz8wx [...]

  4. sans commentaire…

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  5. Excellente synthèse pour rétablir la vérité d’une Histoire qui ne mérite pas d’être autant maltraitée.
    Je me suis même fait la réflexion des responsabilités, dans la montée du nazisme, du sentiment nationaliste français éveillé par la Grande Guerre et incarné par la suite en la personne des poilus qui, après avoir servi de chair à canon, furent recyclés en instruments politiques.

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