De l’identité à la conscience nationale : un vrai débat

Chacun participe, avec plus ou moins de sérieux,  à ce débat sur « l’identité nationale [i]». Il est remarquable de constater que la plupart des intellectuels s’emploient à apporter des solutions [ii], sous des formules générales comme, « l’identité nationale est x et y… ». Même ceux qui se refusent à débattre finissent par débattre [iii]…

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Martine Aubry a le mérite
, pour notre propos, de synthétiser toutes les formulations hostiles à ce débat, tout en proposant, in fine, une solution: «Vous voyez bien la supercherie, je dirai même ce côté malsain extrêmement dangereux, quand on veut opposer identité nationale et immigration comme si aujourd’hui, […] le problème de l’identité de la France c’était les immigrés. […] Nous pensons que l’identité de la France n’est pas ethnique, pas religieuse, pas culturelle ; […] c’est l’appartenance à des valeurs communes ».

Elle évoque, mais bien d’autres aussi, trois arguments : problème de la formulation du débat (ici accoler immigration à identité), puis la crainte de répondre à la question de l’identité nationale par des assertions qui seraient atemporelles (donc crainte devant la formulation d’une identité « idem [iv]»), enfin elle apporte une solution à ce débat. Nous ne jugerons nullement de la validité de ces arguments : ce n’est ni notre rôle, ni notre talent. En revanche nous sommes surpris que très peu questionnent le terme même « d’identité nationale ». Il fait sens pour chacun. Nous disons ce qu’il signifie ou ce qu’il ne signifie pas, ce qui revient à présupposer que ce terme « existe », « est ».

Questionner le débat : peut-on parler d’identité nationale ?

Si nous définissons l’identité nationale, comme l’identité d’une nation, alors plusieurs problèmes émergent. La nation se  compose d’individus qui ont chacun une identité. Dés lors parler d’identité nationale, c’est dire que malgré la diversité extrême des identités des individus qui composent cette nation, il y a une identité commune à tous ces êtres. Nous pourrions dire, pour justifier de cette proposition, que nous possédons une culture commune, que nous avons les mêmes références culturelles, que nous parlons la même langue, autant de facteurs qui prouveraient l’identité nationale.

Or ceci pose deux problèmes : le premier est qu’il y a des étrangers, des universitaires ou d’autres, qui connaissent notre langue, qui connaissent toutes nos références culturelles sans pour autant être Français ; le deuxième est que parmi les Français eux-mêmes les références culturelles varient d’un individu à un autre et si pour l’un Clovis est évident, pour l’autre cela l’est moins. Certes nous pourrions dire qu’il y a un minimum commun comme la Seconde Guerre mondiale ; mais alors le problème demeure : les étrangers connaissent aussi bien que nous cette histoire.

D’autre part, certains seraient tentés de dire que l’identité nationale serait une « certaine manière de vivre » qui nous distinguerait de tous les autres peuples. Si nous pouvons l’affirmer, il n’empêche que la manière de vivre des Français l’infirme. Il n’y a qu’à se mettre face à l’entrée d’un amphithéâtre pour voir que certains, aussi volontaires soient-ils, parviennent difficilement à être à l’heure, d’autres sont ponctuels, d’autres sont là un quart d’heure avant le début d’un cours…mais tous (ou la plupart) sont Français !  Donc nous affirmons au terme de ces deux arguments qu’il n’existe pas « d’identité nationale [v] »!

Cette réflexion pose, nous en avons bien conscience, un problème énorme : s’il n’y a pas « d’identité nationale », comment se fait-il que ces mêmes individus se définissent comme Français, qu’ils sont Français, qu’ils se disent Français ? C’est ici, à notre avis, qu’il faut distinguer l’appartenance, voire la conscience, et l’identité. Être Français, c’est bien moins avoir ses papiers (à cet égard Le Pen a raison: les papiers ne valident pas la nationalité) que « se sentir Français », c’est-à-dire avoir une conscience d’appartenance à une collectivité. Je me dis Français parce que j’appartiens à une collectivité, dont les individus eux-mêmes se disent Français. Au fond être Français, c’est à la portée de tous, à condition que celui-ci ait cette conscience d’être. Kundera est Français parce qu’il se sent Français, qu’il se dit Français.

Qu’en est-il de ceux qui se disent Français alors qu’ils sont sans-papiers ? S’ils sont Français comme n’importe quel homme comment se fait-il qu’ils ne sont pas considérés comme Français ? Cela ne veut-il pas dire que les papiers sont la condition sine qua non de l’appartenance à la nation ? Nullement !

L’enjeu ici, nous semble-t-il, est la reconnaissance. Nous ne pouvons que trop conseiller la lecture de Paul Ricoeur à ce sujet. Les papiers sanctionnent une reconnaissance juridique ; mais ils ne sanctionnent nullement une reconnaissance mutuelle (c’est-à-dire impliquant l’autre). C’est ici l’autre, le Français, qui pose problème, plus que « l’étranger » dans ce cas. C’est lui qui lui dénie le droit d’être Français, c’est lui qui ne le reconnaît pas comme Français. C’est à nous, Français, d’étendre notre nationalité ; c’est aux « étrangers » devenus Français de crier qu’ils sont Français- mais en ont-ils l’occasion, à l’exception des événements sportifs ?


Le danger : la rédaction d’un texte définissant ce qu’est «  être Français »

Au terme de cet article, nous voudrions signaler un danger auquel nul, nous semble-t-il, n’a réfléchi. Si ce gouvernement fait rédiger un texte dans lequel il définirait ce qu’est être Français, donc ce qui a valeur pour chacun, n’y-a-t-il pas le risque d’utiliser ce texte contre ceux qui n’intègrent pas cette catégorie ?

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Arborescence autour du débat sur l’identité nationale : stop ou encore ? (réalisée grâce à Pearltrees)

Il n’est pas anodin, nous semble-t-il, que ce débat eût été lancé après le débat sur la « burqa », débat dont les politiques étaient mal à l’aise pour assurer une sanction. Ici le texte serait la légitimité absolue pour leur arracher leur retrait du monde (que nul ne doute que nous sommes les plus hostiles à ce vêtement infamant).

Dès lors, pour élargir notre propos, le gouvernement gouvernerait alors « au nom du peuple » et par conséquent serait légitime dans ces décisions. Il y eut dans l’histoire, enseignée jusqu’ici en terminal scientifique, des gouvernements qui dirent « gouverner au nom du peuple » pour mieux légitimer des actes violents…

Nous ne prétendons pas que notre gouvernement pourrait acter de telles violences ; néanmoins un tel texte contiendrait en puissance de telles décisions.

 

[i] – La majeure partie des contributeurs à ce débat emploie ce terme ; nous ne citerons personne en particulier : ce serait inconvenant.

[ii] Nous renvoyons à la rubrique « ils prennent position » sur le site du ministère cité plus haut.

[iii] Cf Y.C.Zarka dans le Monde.

[iv] Nous reprenons ce terme à P.Ricoeur qui distingue l’idem de l’ipse en ce que l’identité « idem » est une identité immuable, l’ispe une identité mobile, historique.

[v]  Le présupposé de notre réflexion est que l’identité désigne ce qui est identique. Cette définition nous la devons aux différents dictionnaires de philosophie parcourus.

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10 Commentaires sur “De l’identité à la conscience nationale : un vrai débat”

  1. Texte intéressant, il y a en effet un écart entre deux questions, celle qui repose sur « l’identité nationale », qui ne mènera à rien puisque la réponse se trouve dans la politique elle-même (à moins que comme il est dit dans le texte, nous voulions normaliser l’essence du bon français), et celle qui repose sur « ce qui fait nation », qui est une interrogation bien plus profonde.

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  2. Peut-être parlera t-on un jour du droit à la continuité, la nation n’est pas seulement en construction, elle est aussi un héritage qui n’est pas donné, un héritage qui se laisse prendre. A ce moment là, nous comprendrons mieux sans doute l’indécence de l’oubli et pour quelle raison l’islam (petit i, donc la religion et non la civilisation) met mal à l’aise en Europe. Nous ne serons plus alors dans la xénophobie (qui repose essentiellement sur l’ignorance et donc le préjugé), mais dans un choix de construction légitime, dans l’autodétermination d’un peuple.

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  3. Quant à la phrase de Martine Aubry: « Nous pensons que l’identité de la France n’est pas ethnique, pas religieuse, pas culturelle ; […] c’est l’appartenance à des valeurs communes. » Il va sans dire que je n’y adhère pas du tout. La France selon elle n’est rien, sauf peut-être une énorme machine procédurale qui ne donne de sens commun que par le lien social, c’est à dire l’appel administratif, le travail, la fête… quel avenir, non merci!

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  4. L’identité National, beaucoup de gens en France ne se sentent pas chez eux, et pourtant ils sont bien né sur le sol Francais. Le plus de la France est la diversité culturelle, mais malheureusement c’est ce qui fait que les gens ont du mal à cohabiter ensemble, la peur de l’inconnu et la difference du mode de vie.
    Ce n’est qu’une réalité. Chacun se sent Français comme il le souhaite.

    La pire déclaration qu’il soit arrivé depuis cette question est l’intervention de Morano sur les Musulmans. Une intervention abherente.

    De nos jours en France nous devons vivre entre culture differentes, apprendre des autres. Mais il faut que tous le monde s’y mettent et que ca n’aille pas que dans un sens.

    Amicalement El Padre

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  5. Je pense que vous posez les bonnes questions. Mais aujourd’hui, sommes-nous capables d’y répondre ?

    La mondialisation rend obsolète le concept de nations et d’identité. Il ne faut pas réagir par la peur mais par l’ouverture à l’autre. C’est l’unique solution.

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  6. [...] Ce billet était mentionné sur Twitter par Mancioday, Mancioday. Mancioday a dit: De l'identité à la conscience nationale : un vrai débat| Reversus http://tinyurl.com/y8kp9zp [...]

  7. La définition de l »identité porte en elle-même l’exclusion… contrairement à la notion de Nation… Le débat était pipé à l’avance et tend à devenir une sorte de boomerang électoral….

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  8. Le Président ,qui est à l’origine de cette question trouble sur l’identité, sait il au moins ce qu’est la République ? Lui qui utilise tout notre socle
    républicain pour son pouvoir personnel .Par exemple : le premier ministre est Son collaborateur .De fait, celui-ci est complètement éteint .
    Quand le garant de la nation fait défaut, et que les citoyens ne savent plus dans quel régime ils vivent, ils perdent leur identité .

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  9. Cet article a été envoyé par un ami. Suite à la lecture du très bon cahier spécial de Mediapart, je pense moi aussi tenter de répondre à cette question dans les jours à venir.

    Je suis d’accord avec Providia concernant la phrase de Martine Aubry, être français ce n’est pas seulement l’appartenance à des valeurs communes, je pense qu’il s’agit aussi d’un héritage historique, culturel commun.

    J’en profite pour souhaiter un joyeux Noêl à tous ceux qui suivent ce blog. Le rythme de parution est plus saccadé ces derniers temps en raison d’un job qui me prend beaucoup de temps mais je vais tacher de concilier les deux ;-) Ma résolution de 2010.

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  10. Je voudrais remercier David pour m’avoir ouvert son blog, d’avoir été honnête et libre en ce siècle, et à vous intervenants pour avoir pris la peine de lire ce billet.

    @Providia.

    Je suis d’accord avec votre phrase: « la nation n’est pas seulement en construction, elle est aussi un héritage qui n’est pas donné, un héritage qui se laisse prendre ». A mon avis, il faudrait pour bien comprendre votre phrase dissocier DE QUOI nous héritons. Hériter d’un bien, c’est la possibilité de se l’approprier immédiatement sans effort. Hériter d’une culture, c’est travailler (étudier) à l’acquérir. Par conséquent l’héritage culturel n’est pas une délégation mais une construction (au sens étymologique, c’est-à-dire d’un état, d’une situation, qui place l’individu face à lui-même, ici, étudier ou non).

    Quand vous parlez d’ignorance et de préjugés pour comprendre la xénophobie vous insistez, me semble-t-il, trop sur le Français face à l’autre; je crois que l’autre a aussi sa part. Certaines attitudes nourrissent mieux la haine que l’ignorance.

    @El Padre

    Vous affirmez que « Le plus de la France est la diversité culturelle, mais malheureusement c’est ce qui fait que les gens ont du mal à cohabiter ensemble, la peur de l’inconnu et la difference du mode de vie ». Je me suis toujours méfié de cette notion de « diversité culturelle ». Je crois que si c’est vrai, c’est vrai à condition que malgré les différenciations culturelles, il doit y avoir un minimum commun, une mise en commun, sinon nous ne serions que des individus isolés, égoïstes, que rien n’unirait. D’autre part, nous ne devons pas céder au nom de la « diversité culturelle » sur des points culturels qui ne seront jamais les nôtre. Porter une burqa ne devrait être jamais portée par n’importe quelle Française (je sais: c’est un exemple facile et minoritaire mais une seule femme qui suffirait à le vêtir porterait sur elle une injure aux Français et à des valeurs auxquelles nous sommes attachés majoritairement)

    @Christo.

    Pour vous citer : « La mondialisation rend obsolète le concept de nations et d’identité. Il ne faut pas réagir par la peur mais par l’ouverture à l’autre. C’est l’unique solution » je ne suis pas d’accord. Les géographes ont démontré que la mise en place des chemins de fer en France ont entraîné pour le seul cas français l’émergence des particularismes et des patriotismes régionaux exaltés à l’excès (les fameux Bretons); de la même manière la mondialisation accentue les particularismes plutôt que de les dissoudre (je ne peux que vous renvoyer à l’ouvrage de L.Carroué sur la mondialisation).
    Et je sais que beaucoup utilisent cette expression « d’ouverture à l’autre » et je dois avouer que je ne sais pas trop qu’est-ce que cela signifie. Si vous pouviez me répondre je vous en serais très reconnaissant. Car derrière cette expression j’ignore quoi penser et ces mots sont si larges qu’on peut tout y mettre.

    J’espère vous avoir répondu précisément; je vous remercie pour vos remarques, et à tous, une belle journée.

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