Piñera ou le retour de la droite chilienne
La droite chilienne est de retour au pouvoir. Sebastian Piñera (centre-droit) a finalement été élu avec près de 52% des suffrages en battant le Président sortant issu de la concertation de centre-gauche, Edouardo Frei. Prenons le temps de nous attarder sur ce pays où l’économie est intimement liée au destin politique…
Le Chili est un symbole. D’une certaine façon il est le reflet de l’état du monde, dans ses triomphes comme dans ses déceptions. Dans ses triomphes quand, en pleine Guerre Froide, il ouvre la voie au socialisme par les urnes grâce à un homme, Salvador Allende. Dans ses triomphes encore quand, dans un pays dit « machiste », une femme devient présidente. Dans ses déceptions quand la dictature s’installe avec le soutien des Etats-Unis, refusant un socialisme légal dans le « monde libre ». Dans ses déceptions quand les bourreaux d’hier restent impunis.
Le Chili actuel s’est bâti sur le compromis « sans violence, sans vengeance » qui a permis le retour à la démocratie, au prix de l’amnistie des généraux, dont Augusto Pinochet. Ce dernier deviendra par la suite l’icône de la dictature sud-américaine et l’assassin d’une des trop rares démocraties d’Amérique du Sud à avoir bénéficié du soutien des grands pays occidentaux que sont les Etats-Unis et le Royaume-Uni (alors représentés respectivement par Henry Kissinger et Margaret Thatcher). Aucun des anciens amis de Pinochet ne viendra le pleurer en 2006, mais le « Capitaine Général Bien-aimé de la Patrie » avait, lui, pris la peine d’assister en 1975 aux funérailles du général Franco, son idole national-catholique. Une leçon à méditer pour les chefs d’état qui veulent marquer l’Histoire : une fois qu’on a trahi tout le monde, soit on meurt seul comme Pinochet, soit c’est Pinochet qui vous enterre.
La démocratie chilienne est aujourd’hui de nouveau aussi solide qu’avant le coup d’état de 1973, même si la période 1970-1973 a été très tendue entre le gouvernement Allende et le Congrès, encore majoritairement de droite à l’époque. Le modèle politique était alors bipartisan, avec une gauche qui dès les années 1930 a fait du Chili le pays le plus avancé de la région d’un point de vue social.
Dictature et orthodoxie économique
Flanqué le long de l’Argentine, coincé entre la cordillère des Andes et l’océan Pacifique, le Chili partage les caractéristiques de beaucoup de petits pays : un marché intérieur étroit et un modèle de croissance soutenu par des exportations (cuivre, produits de la pêche) et la soumission aux aléas de la macroéconomie mondiale, notamment via les cours mondiaux du cuivre. En 1973, dernière année du gouvernement Allende, l’inflation atteignait 500% et le déficit public 21%. Le « rêve socialiste » n’a pas suffi face à la réalité économique, ce qui servait une opposition de droite alors virulente contre le gouvernement.
Avec la dictature, le Chili est devenu le laboratoire de « l’ultralibéralisme » pour les expériences des « Chicago Boys », qui préconisèrent une politique d’austérité ainsi que la privatisation des fonds de pension et des entreprises publiques (hormis quelques banques et la Codelco qui exploite le cuivre chilien). Les acquis sociaux des Chiliens se dégradèrent terriblement. La libéralisation sauvage du secteur financier, en privant le système bancaire des garde-fous les plus élémentaires, jeta ainsi les bases de la crise de l’endettement privé de 1982.
La « foi dans le marché » céda peu à peu la place à une approche économique plus pragmatique, avec une politique de change visant à maintenir la compétitivité des exportations ainsi qu’une supervision très stricte du compte de capital, avec en point d’orgue une Banque Centrale indépendante, dont les statuts sont déposés en 1989. Le Chili devient alors un modèle de gestion macroéconomique et financière orthodoxe, ayant su tirer les leçons de la libéralisation trop brutale de l’économie pour créer une économie de marché à même de gérer les chocs externes.
C’est ce qu’on a appelé le « premier miracle chilien », avec une croissance de 3,3% sur la décennie 1980 alors qu’elle n’était alors que de 1,5% pour l’ensemble des pays latino-américains. Cependant il ne faudrait pas oublier que durant la période 1970-1989 les inégalités se sont très fortement accrues, la part de la population vivant sous le seuil de pauvreté étant passée de 24% à 45%, et les salaires réels ayant baissé de 6% sur la décennie 1980. Sur la même période, le PIB du pays avait augmenté de 20%. En dépit de quelques progrès dans l’éducation et la santé, en matière d’espérance de vie et de mortalité infantile par exemple, le bilan social de la dictature est donc lamentable.
Retour à la démocratie sans populisme.
A la suite du plébiscite de 1989, durant lequel Sebastian Piñera s’élève contre le gouvernement en place, la dictature militaire quitte le pouvoir, non sans avoir assuré ses arrières quant à d’éventuelles poursuites judiciaires. Le retour de la démocratie aurait pu faire vaciller ce pays devenu stable : avec une forte croissance, la Concertation (coalition centre-gauche) a pourtant refusé de céder aux sirènes populistes qui auraient donné priorité absolue aux politiques sociales. La Concertation a mené « le changement dans la continuité » en rétablissant partiellement et progressivement le compromis sociopolitique, mais en maintenant le cadre libéral instauré par la dictature. En effet, le risque majeur à l’époque était le « choc de confiance » vis-à-vis des marchés financiers internationaux, et le but était de maintenir la crédibilité acquise durant la décennie 1980.
Force est de constater que le pari a dans un premier temps été tenu puisque le pays a échappé aux crises financières qui ont secoué l’Amérique Latine du Mexique jusqu’à l’Argentine en 1994-1995. Mais malgré une réputation de safe heaven, les effets de la crise asiatique de 1997, avec l’effondrement du prix des matières, ont été un coup dur pour l’économie chilienne, qui subit alors son réajustement macroéconomique le plus important depuis le début des années 1980. Cependant, la rapidité de ce dernier met en évidence l’efficacité du modèle : une bonne ouverture commerciale, un système financier solide et des autorités monétaires compétentes qui ont su limiter la dollarisation du pays. Ainsi, le Chili évite les crises qu’ont vécu le Brésil en 1999 ou l’Argentine en 2001. Il subit certes les crises mondiales, comme en 2001 avec l’explosion de la bulle internet qui a encore ralenti la sortie de crise, mais il ne s’en trouve pas fondamentalement déstabilisé et ses politiques contra-cycliques sont des exemples de politiques vertueuses comme on aimerait en voir plus souvent.
En outre, le Chili a su profiter de l’environnement très favorable de la période 2003-2007, avec un rythme de croissance de 5% par an conforme à son potentiel. L’arrivée d’Andrès Velasco dans les valises de la présidente socialiste Michelle Bachelet en 2006 est marquée par la création de deux fonds souverains ayant pour but de gérer les excédents de la manne cuprifère. Un choix fortement contesté à l’époque mais qui s’est avéré judicieux à l’apparition de la crise mondiale, puisqu’il permet aujourd’hui au pays de mener une politique de relance à moindre frais.
Après vingt années de pouvoir, la Concertation peut donc afficher un bilan très honorable puisqu’elle a su concilier un développement économique aux fondamentaux solides avec un développement des politiques sociales, ce qui a permis au pays de ne pas vivre de crises économiques violentes tout en augmentant les dépenses dans l’éducation et la santé. Cependant, les progrès sociaux n’ont sûrement pas été à la hauteur des espérances d’un pays qui reste marqué par de lourdes inégalités.
Le retour de la droite
Les causes de l’élection de S.Piñera restent floues pour notre œil français, car Michelle Bachelet cède le pouvoir avec une côte de popularité record de plus de 70% d’opinion favorable, et on peut penser que la gauche aurait pu assurer sa réélection en capitalisant sur cette popularité et avec la même équipe gouvernementale. Pourtant cela n’a pas suffi.
En premier lieu, il faut noter que la gauche chilienne est divisée à tel point que le ralliement du candidat de gauche dissident, Marco Enríquez-Ominami, n’a pas été perçu comme crédible par les votants et il est estimé que Piñera a su attirer plus du tiers des voix de ce troisième homme du premier tour (qui avait atteint environ 20% des suffrages).
Ensuite, la défaite est probablement imputable à la personne même d’Edouardo Frei. D’une part il a déjà été Président du Chili de 1994 à 2000, une période relativement compliquée où une certaine rigueur était nécessaire pour maintenir le cap d’un pays bien géré. D’autre part il est le fils d’un ancien président, ce qui conforte le caractère dynastique de la politique que l’on voit aussi dans d’autre pays, et qui peut provoquer un certain rejet. Il paraissait difficile pour Frei de rivaliser avec les promesses de S.Piñera quand il était jugé sur son propre bilan au pouvoir.
Finalement, c’est aussi là l’essoufflement de la dynamique née du retour d’une démocratie compromise (pour les victimes de la dictature, le « sans violence, sans vengeance » avait tout de la compromission). Ceux qui ont lu « La folie de Pinochet », écrit par le formidable écrivain chilien Luis Sepulveda, savent comment l’amnésie politique est perpétuée. La Concertation n’a pas su traduire en justice les généraux de la dictature, la droite n’y mettra certainement pas plus d’entrain. C’est sur cette base malsaine que la démocratie chilienne s’est solidement établie.
Bien qu’il ait fait fortune grâce aux privatisations de la dictature, le frère de Piñera était en fait un des Chicago boys ministres de Pinochet, mais cela ne semble pas avoir entamé les votes en faveur du candidat de centre-droit. Piñera apparaît aujourd’hui comme un modèle de réussite pour bien des Chiliens : « le Berlusconi chilien ». Il a participé au retour de la démocratie, il est donc démocrate, et qu’importe qu’il soit allié au parti nostalgique des temps sombres, ou qu’il ait avec lui la majorité des médias. D’ailleurs, les scandales glissent sur lui. Il faut dire que le contexte intérieur se prête aux promesses de droite, « l’unité nationale » étant un thème très cher aux Chiliens (Allende parlait lui-même d’une « voie chilienne » pour aller vers le socialisme par exemple). « La lutte contre la délinquance et le narcotrafic » et le populisme habituel des politiciens de droite sud-américain, « la préoccupation des plus faibles et de la classe moyenne » complètent le discours.
Quoiqu’il en soit, la victoire de S.Piñera ne révolutionnera le pays, car le nouveau président a affiché la ferme intention de rester ouvert à la « démocratie des accords », et qu’il ne fera pas table rase de la période antérieure comme ses prédécesseurs l’ont fait… S’il faut rester dans la continuité, l’alternance peut avoir un effet bénéfique pour le Chili si elle permet à la Concertation de souffler et de revenir à sa position première, de pragmatisme et de proximité du peuple, position qui s’est érodée dans le sentiment populaire, qui la voit de plus en plus idéologique et élitiste.
Espérons que S.Piñera saura perpétuer les succès de la Concertation tout en réussissant là où elle a échoué. Mais plus important que tout : il faut qu’à jamais la raison prime sur la force afin d’éviter de réediter les erreurs du passé…

01 fév 2010 







Info auteur
Le candidat de Concertation n’a rien de centre-gauche puisqu’il est issu de la démocratie chrétienne, celle-là même qui soutenait jadis Pinochet.
Alors que le Chili souffre de tant d’inégalités sociales, qu’il est considéré par l’ONU comme l’un des pays les plus inégalitaires au monde, le peuple de gauche attendait un programme de rupture et de changement avec les deux décennies précédentes. Face à un droit social quasi inexistant, une école publique délabrée et abandonnée au profit du privé, un accès aux soins de qualité réservé aux riches, la position timorée « de centre-gauche » de la Concertacion a conduit au désastre : c’est en effet le candidat Piñera qui a incarné le changement.
De plus la constitution en vigueur est toujours celle rédigée sous Pinochet.
Plus de 40 % de la population n’est pas inscrite sur les listes électorales, dont 85 % de la jeunesse de 18 à 34 ans.
La stratégie centriste de la sociale démocratie chilienne, celle aussi de nombreux pays européens et maintenant du PS français (cf. déclaration d’Aubry favorable à une alliance avec le MoDem), se brise continuellement contre la droite sécuritaire et libérale.
Les refrains sur le charisme dont ferait défaut Frei invoqués comme explication à la défaite sont stupides et ras la moquette.
Le seul candidat de gauche au Chili, avec des très faibles moyens, était Jorge Arrate qui a courageusement repris le flambeau du socialisme chilien agissant en héritié d’Allende.
On ne peut être que d’accord avec votre conclusion. Malgré quelques erreurs (entre autres Pinochet n’a pas été amnistié, il n’a pas été jugé, nuance). je partage votre opinion.
Toutefois je suis moins optimiste que vous. Piñera reste toujours actionnaire de très nombreuses entreprises malgré les promesses faites de se délier du milieu des affaires. Il n’est pas encore en exercice que déjà on entend des propositions de baisse du salaire minimum (160.000 pesos soit environ 230 € mensuels), de diminuer les indemnités de licenciement de moitié. Il veut aussi privatiser une partie de Codelco (cuivre du Chili). Par ailleurs un des thèmes de campagne a été la création de 1.000.000 d’emplois quand le Chili compte actuellement environ 650.000 chômeurs (chiffres de janvier 2010). Personne ne lui a demandé comment il comptait le faire, je doute que lui-même soit bien sûr de le savoir.
Piñera est lié de fait au régime de Pinochet, même quand il affirme avoir voté « Non » au référendum de 1989 (personne ne peut le vérifier). La plupart des membres de son équipe a travaillé pour le régime militaire.
Par ailleurs, hors du Chili, Piñera est un inconnu. En Amérique Latine, il a réussi à se mettre Chavez à dos (non que je sois fervent admirateur du vénézuélien, mais Piñera n’est pas encore en exercice). A mon sens sur le continent il ne peut guère compter qu’avec Uribe et éventuellement Calderon.
Non, je ne crois pas que le Chili ait de beaux jours devant lui. Piñera est un arriviste démagogue qui n’a pas la stature d’un homme d’Etat et sa seule préoccupation est d’enrichir les possédants. Vous connaissez ça en France aussi je crois.
@ Metaltalking
Le père d’Edouardo Frei était effectivement un président issu de la démocratie chrétienne mais Frei l’a été sous la bannière de la Concertation qui regroupe le centre-gauche.
Pour le inégalités vous avez raison : le coefficient de Gini est de 0,549 ce qui le place entre l’Argentine (0,513) et le Brésil (0,57), le mexique fait beaucoup mieux avec 0,461. Pourtant il est celui qui possède le mielleur IDH des quatre avec 0,874 (40ème place mondiale). Il est très difficile d’interpréter ces chiffres car par exemple le couple Gini / IDH donne 0,368 / 0,609 pour l’Inde et 0,408 / 0,95 pour l’Union Européenne. Néanmoins on peut dire que le Chili n’est pas une exception dans le continent, même si ce n’est pas une excuse, il ne faut toutefois pas oublier que le Chili est un petit pays très isolé. La capacité du pays à limiter l’impact de la macroéconomie internationale est très importante.
La Constitution est effectivement celle léguée par la dictature et c’est sûrement une des raisons du désintérêt des Chiliens, pour vos 80% des 18-34 ans c’est un aveu d’impuissance pour la Concertation.
Je n’ai pas dit que Frei manquait de charisme j’ai dit sa personne pouvait poser problème dans la mesure où il peut être jugé son propre bilan et qu’il donne l’impression de n’être qu’un aristocrate de la politique. Pinera a l’avantage d’être un homme politique neuf avec une vrai vie professionnelle derrière lui.
@ Tongoyino
Il existe une loi d’amnistie qui n’a été remise en cause qu’en 1998, mais j’ai tendance à croire qu’à partir du moment où l’on ne traduit en justice certaines personnes dont on sait qu’un procès doit avoir lieu, elles bénéficient de fait d’une amnistie de fait, mais vous avez certainement plus raison que moi.
La collusion entre politique et entrerprise est un problème qui ne connait pas de frontière, même ici en France où les politiciens ni mandats sociaux ni participations officielles. Pour le volet social je considère que Pinera a été élu sur un programme populiste et que son mandat étant très court il n’a pas spécialement intérêt à faire pression sur les faibles acquis sociaux, la droite n’ayant alors aucune chance conserver le pouvoir car cela va encore plus idéaliser Michelle Bachelet dans l’opinion publique.
Il est clair, je n’en avais pas parlé car je voulais me concentrer sur le Chili uniquement, mais l’élection de Pinera est un mouvement étrange sur le continent américain où l’on a vu émergé plusieurs socialiste à la tête des pays durant la dernière décennie avec Lula, Chavez et Morales. Mais les implications d’un tel retournement sont difficilement prévisibles car Chavez et Morales sont clairement dans des logiques plus conflictuelles avec les Etats-Unis notamment.
Je ne sais pas si le pays a de beaux jours devant lui néanmoins il a des atouts pour réussir et si Pinera lamine encore plus les acquis sociaux cela ne pourra que favoriser le retour de la gauche et lui permettre de faire des programme sociaux plus ambitieux, la condition nécessaire étant la stabilité de la démocratie.