Ali Soumaré, un espoir sacrifié
Si cette campagne pour les élections régionales ne mobilise pas les électeurs, elle dépasse chaque jour les limites de la bienséance. Les coups bas sont légion, les petites phrases assassines se multiplient et nous avons sans nul doute franchi ce vendredi un nouveau pallier avec ce qu’il est désormais convenu d’appeler « l’affaire Soumaré »…..
Une candidature qui dérange
A 29 ans, tête de liste dans le Val d’Oise, certains pourraient croire à un parachutage. Pourtant Ali Soumaré n’a rien d’un parvenu. Enfant des cités de Villiers-le-Bel, il se fait connaître en 2007 lors des émeutes qui touchent sa ville en jouant les médiateurs entre l’Etat et une jeunesse en colère…
Son engagement associatif l’amène presque logiquement à rentrer en politique. Secrétaire de section puis secrétaire fédéral au sein du PS, Ali Soumaré fait ses classes sans bousculer les étapes. En octobre dernier, il est investi par les militants pour mener la liste socialiste dans le Val-d’Oise. Sa candidature a rapidement inquiétée les caciques locaux de l’UMP. Représentant de la jeunesse et de la diversité, le candidat socialiste serait en capacité de mobiliser plusieurs franges importantes de la population valdoisienne, comme l’indiquent les derniers sondages en date…
Dans ce type de situation, comme l’a bien résumé Romain Pigenel, « un responsable de campagne a plusieurs possibilités devant lui. Se recentrer sur son cœur de cible ou les thématiques-clés de son camp ; tenter des « coups », voire des coups bas. C’est précisément ce qui est en train de se passer. » Et le maire UMP de Franconville se complait dans ce rôle de franc-tireur. Alors qu’il s’était déjà distingué en comparant Ali Soumaré à un « joueur de l’équipe réserve du PSG », il a poussé encore un peu plus loin les attaques ad hominem en le traitant de « délinquant multirécidiviste chevronné… ».
Bien sûr, il n’attaque pas sans munitions, le parcours d’Ali Soumaré n’étant pas celui du genre idéal et donc plus facilement instrumentalisable. Mais si l’on se met à exhumer les démêlés judiciaires de chacun des candidats aux régionales, il risque de rester bien peu de monde sur la ligne de départ. Chaque homme a droit à sa part d’ombre, à ses erreurs de jeunesses. Il faut avoir connu l’enfer que peuvent représenter certains ghettos pour se permettre de jouer les gardiens de la morale et de le vilipender de la sorte sur la place publique. Le rappeur Youssoupha confiait à Mediapart que lorsque l’on « habite la crasse de Montfermeil, on ne peut pas adhérer au projet collectif ». De Montfermeil à Villiers-le-Bel, le même abandon des pouvoirs publics, le même sentiment d’être laissé en marge d’un système.
Ali Soumaré a pourtant réussi à dépasser cette condition pour tracer son propre chemin. Dans ses errances, il est malgré tout parvenu à trouver sa voie et confie avoir « payé sa dette » à la société. Il aspire aujourd’hui à réconcilier sa communauté avec les pouvoirs publics et reste convaincu que « tant qu’une partie de la population ne se sentira pas représentée, elle ne croira pas dans l’action publique. Il faut aller la chercher, la convaincre que la politique peut les aider ». Dès lors, pourquoi sacrifier l’espoir qu’il peut représenter sur l’autel des combines d’appareil ? L’UMP n’aurait-elle pas pu le confronter sur le terrain des idées, ou bien même sur celui de son inexpérience politique ?
Quel est le vrai multirécidiviste ?
Cette affaire est révélatrice du comportement déviant d’une partie de l’UMP. Le débat sur l’identité nationale l’avait révélé, cette affaire le confirme. Les méthodes commencent à être connues : on agite le chiffon rouge de la délinquance pour mieux resserrer son électorat, on oppose systématiquement des franges ou des catégories de la population entre elles.
Fort heureusement, des voix s’élèvent, même à droite, pour dénoncer ces basses manœuvres. Chantal Jouanno a déclaré qu’elle « n’aimait pas beaucoup » le ton de la campagne dans le Val-d’Oise tandis que N.Dupont-Aignan a dénoncé des « politiques politiciennes nauséabondes ».
Surtout que l’accusateur pourrait très vite se retrouver sur le banc des accusés. Avant de s’ériger en censeur, M.Delattre aurait sans doute pu se remémorer ses propres frasques antérieures.
Force est de constater que le Maire de Franconville n’est pas un parangon de vertu. En 1992 déjà, il faisait la une des médias en refusant d’appliquer un arrêté préfectoral réquisitionnant un appartement pour reloger une famille d’origine turque, expulsée d’un logement insalubre. F. Delattre jouait les tribuns populos : « il y a trop d’immigrés à Franconville (…) si l’on continue, nous n’allons plus tenir ! ». Aujourd’hui, tout le monde se demande comment il a pu se procurer le casier judiciaire (B1 absolument confidentiel) d’Ali Soumaré, alors qu’il ne peut être confié qu’aux autorités judiciaires. De plus, se faire délivrer l’extrait de casier judiciaire d’un tiers est sanctionné par la loi (article 781 du Code de procédure pénale). Au final, sur les 5 affaires qui sont évoquées, Ali Soumaré en nie 3 et parle d’une confusion homonymique. Le procureur de Pontoise lui a d’ailleurs donné raison pour l’une d’entre elles.
Concernant la dernière affaire en cours de jugement et en imaginant que les documents transmis par F.Delattre soient exacts, A. Soumaré serait susceptible de devoir purger une peine de prison de 2 mois fermes durant l’exercice de son mandat pour avoir « résisté avec violence » à une interpellation, « en l’espèce en se débattant ». Mais quel crédit donner aux allégations du Maire de Franconville ? Avons-nous le droit de commenter un document qui n’a pas vocation a se trouver sur la place publique ? s’interroge la blogueuse Zeyes : légalement, il n’existe pas.
Aujourd’hui la tête de liste PS dans le Val-d’Oise organise la riposte. Plusieurs plaintes vont être déposées pour diffamation, violation de la présomption d’innocence et violation du secret professionnel. Son avocat Maître Mignard s’interroge : « Comment se fait-il qu’on rende publique une ordonnance pénale qui n’a pour l’instant pas été envoyée, alors que les délais de recours courent toujours, et alors qu’on ne sait même pas s’il s’agit de la même personne ? ». Si Delattre est reconnu coupable de diffamation publique, il pourrait encourir jusqu’à 1 an de prison ferme.
Comme l’a écrit Ali Soumaré sur son profil facebook : « Au bout du compte, ce qui donne la mesure d’un être humain, ce n’est pas son attitude lors des moments agréables, confortables, mais celle qu’il adopte à l’heure des défis et de la controverse.. » Il est aujourd’hui en passe de remporter sa première épreuve politique.
Pearltrees retraçant l’intégralité de cette polémique (articles presse, blog, vidéos)

23 fév 2010 







Info auteur
« En imaginant que les documents transmis par F.Delattre soient exacts ». L’Express, Le Monde et… en fait moi, avons eu connaissance du jugement. Il faudrait imaginer que Delattre ait falsifié un jugement.
Maintenant, quand tu as fait des conneries et que tu veux néanmoins te présenter, tu assumes d’emblée et tu en fais un élément de ta personne. Un truc sur le modèle de ce qu’il dit depuis, sauf que tu n’attends pas d’être pris pour l’assumer. Tu vois, mon jugement serait très différent si le mec avait dit : je suis pas un ange, j’ai fait des conneries, j’ai compris que c’en était, mais je ne viens pas d’un milieu facile et aujourd’hui, je veux construire.
Là, il a planqué tout ça, y compris la procédure correctionnelle d’octobre dernier. Dans ses attendus, le tribunal prend soin de noter qu’il a été dûment averti de l’audience. Il était donc informé de l’existence de cette procédure, à défaut de l’être de sa condamnation.
Alors, à supposer que ce soit un « espoir sacrifié », il a bien fourni les moyens de son sacrifice.
Joli billet. De la part d’un homme de droite, c’est joli. Bravo David.
Autre chose : affirmer que, légalement, le jugement n’existe pas, ça mériterait au moins une petite démonstration, que je suis curieux de lire.
@ Koz donc si je te suis, tout ce qu’on peut reprocher à Soumaré c’est une maladresse de communication. Je suis d’accord.
@ Koz
Je comprends mieux ton positionnement et je le partage en partie. Concernant son arrestation en 2009, j’aimerai avoir les détails des faits. Si c’est une affaire mineure où il a juste été rétif à une vague d’arrestation, je ne sais pas si cela méritait d’en faire état. Surtout quand on voit l’instrumentalisation que l’UMP peut en faire aujourd’hui.
Je ne dis pas que le jugement n’existe pas, j’ai simplement émis quelques doutes sur les éléments transmis par F.Delattre. Est-ce qu’il avait tous les éléments en sa possession ? Il déclare que A.Soumaré est impliqué dans 5 affaires, a t-il des documents concernant ces 4 autres affaires ?
Enfin si A.Soumaré est responsable d’avoir manqué de transparence. F.Delattre s’est rendu coupable de diffamation en parlant de « multi-récidive » et de un recel de vol ou de violation du secret professionnel (voir le billet d’Eolas). N’est-ce pas encore plus grave ?
@ Falcon
De plus en plus difficile de se sentir à droite vu les dérives de l’UMP. En tout cas, clairement pas de cette droite là…
@Koz je constate un adoucissement de ta position par rapport à celle de ton billet d’hier même si la pilule semble difficile à avaler.
Sans te raconter ma vie, sache que je connais très bien le 95 et que les sieurs Delattre Ponia et consorts sont des élus bien connus…..je n’en dirai pas plus.
@David.
Je te remercie pour cet article. Je suis globalement d’accord, à l’exception de quelques phrases comme « il aspire aujourd’hui à réconcilier sa communauté… ». Mais ce n’est pas l’élément central de l’article donc je me tais…
@Koz
Sur le fait d’assumer (cf »tu assumes d’emblée »). Déjà, accordons-nous sur la définition. Assumer, c’est se reconnaître l’auteur d’une action. Cette reconnaissance se fait à deux niveaux: au niveau personnel (de soi à soi: « oui, je suis l’auteur de… ») et au niveau collectif donc publique (de soi aux autres: « oui, je suis l’auteur de… »). Vous suggérez qu’il eût été préférable d’assumer publiquement ces faits. Or là encore j’introduirai une nuance. Lorsqu’il fit ses erreurs, il était un simple citoyen. Or pourquoi faudrait-il qu’un citoyen assume publiquement ses erreurs? S’il était élu, je comprendrais qu’il dût assumer ses erreurs- mais là, comme citoyen, l’institution judiciaire suffit, non? De plus, certains délits condamnent le citoyen à l’inéligibilité; or s’il se présente aux élections, c’est qu’il n’a pas commis des délits relevant de cette catégorie (et c’est ce qui devrait, me semble-t-il, importer aux électeurs)
@Idée générale (je déborde du cadre)
Ensuite, je suis très surpris de constater combien la culpabilité s’étend à mesure que le pardon s’éteint. Le Français contemporain est responsable de la « dérégulation climatique » (même si nous ignorons encore exactement en quoi il est responsable), d’avoir colonisé les autres « continents » (alors même que cet acte ne relève en rien de sa responsabilité mais celle de ses ancêtres)…et à chaque fois aucun pardon!
Pour avoir rencontré David une fois en vrai, il me semblait assez pondéré. Ce billet est à l’image de ce qu’il renvoit. Dans le tumulte et les emballements de certains blogueurs, c’est un joli tour de force que de garder un minimum de raison.
Pour situer un peu les faits de l’altercation, selon la version que m’en a donné le principal intéressé, c’est l’interpellation au pied de chez lui d’un jeune du quartier qui a un peu dérapé. Un attroupement , la police qui légitimement tente d’empêcher les autres d’approcher, Ali approche, bousculade (pas facile avec une baguette et un gâteau dans les mains), la police embarque plusieurs personnes et un haut gradé reconnaitra ensuite en off que les policiers avaient eu « l’impression » qu’il allait frapper…
Pas de présence au procès, blablabla..sanction.
Je crois que les blogueurs politiques et même les citoyens « normaux » e peuvent pas forcément comprendre les relations police/jeune dans ces cités.
Pour l’anecdote, les journalistes qui ont cherché Ali pendant depuis vendredi ne rentraient pas dans Villiers Le Bel..ambiance. Une altercation lors d’une interpellation c’est « probablement » assez fréquent, même si cela n’excuse rien
Dernière remarque, si la case « violence policière » était parfaitement vide il serait encore plus facile de ne pas tolérer la rebellion lors de ces interpellations, malheureusement ce n’est pas forcément le cas.
L’UMP vient de faire un joli cadeau au PS. A.Soumaré risque de faire un carton dans le Val d’Oise tandis que la campagne de V.Pécresse est définitivement plombée..
Ne tombons pas dans l’angélisme non plus, une affaire est encore en cours. Je rejoins la position de Koz.
@Polycarpe
J’aime bien ton éclairage ami philosophe
Ton analyse est très pertinente.
@Fred
Merci
Ta version ne fait que confirmer mon impression. Tant que l’on continuera à appliquer la politique du bâton, ce genre d’évènements tendront à se répéter. Alors que certains veulent faire disparaitres les UTEQ, il serait temps de revoir complétement les objectifs de la police au sein de notre société.
Lire l’ITW de Bruno le Roux à ce sujet.
ouais il n’a pas l’air Blanc-Bleu
il subit son premier Avatar en politique
[...] assez singulière, ne coupant jamais la parole de son adversaire, critiquant son camp lors de l’affaire Soumaré et étant l’une des rares à reconnaître que l’UMP n’avait pas fait une bonne [...]