S.Bélier : « Le soleil se lève à l’Est »

A la veille des élections régionales, tous les regards sont tournés à l’Est et pour cause : l’Alsace, ultime bastion de la droite pourrait basculer à gauche.  De Xavier Bertrand à Martine Aubry en passant par Dany Cohn-Bendit, tous s’y sont rendus pour faire basculer un scrutin que l’on dit indécis.

 

A l’approche de ces élections régionales, l’UMP était en position de force. Avec seulement deux régions en sa possession (l’Alsace et la Corse), il paraissait donc très difficile de faire pire. Certains spin doctors de la rue de la Boétie allaient même jusqu’à imaginer que la droite remporterait 3 ou 4 régions. Mais aujourd’hui face à l’échec annoncé par les sondages, l’UMP espère le statu quo « pour ne pas ajouter l’humiliation à la défaite » comme le confie un cadre local au Figaro.

Désormais même l’Alsace, région qui fut jadis la plus sarkozyste de France (65,5% des voix pour N.Sarkozy lors des présidentielles) pourrait changer de majorité. Et si cette région cristallise toutes les attentions, c’est également parce que c’est la seule qui pourrait être gouvernée par une troisième force politique, à savoir Europe Ecologie.

Pour comprendre les enjeux de ce scrutin et les raisons pour lesquelles l’Alsace peut être considéré comme un laboratoire des futures évolutions politiques de notre pays, nous avons interviewé Sandrine Bélier. Eurodéputée d’Europe Ecologie et tête de liste dans cette région lors des élections européenne, elle revient sur la spécificité du vote alsacien et l’émergence de nouveaux rapports de force avec le PS…

1) Dimanche, tous les regards seront tournés vers l’Alsace. Quel est selon vous l’enjeu de ce scrutin ?

Le résultat du scrutin en Alsace pourrait déterminer au moins en partie les analyses politiques qui vont suivre. On peut d’ores et déjà espérer que ces élections régionales mettront un coup d’arrêt à la bipolarisation de la vie politique en France, et inscriront durablement l’écologie politique via Europe Ecologie dans le paysage politique français.

L’hégémonie des deux partis majoritaires n’a que trop duré : l’UMP et le PS, dont le bilan actuel est plus que mitigé, voudraient de surcroît que la situation reste la même. Ils ont de commun de vouloir maintenir le système de développement basé sur le productivisme et le consumérisme qui a entraîné non seulement une sur-exploitation de l’humain et de nos ressources naturelles, mais aussi l’accroissement des inégalités et la détérioration des liens sociaux. L’alternance gauche- droite de ces dernières décennies n’a rien changé à l’aggravation des crises croisées qui s’auto-entraînent et s’auto entretiennent. J’ai le sentiment qu’ils n’ont toujours pas fait le lien entre les choix de développement qu’ils ont soutenu et/ou soutiennent encore et la détérioration de nos conditions de vie. C’est assez manifeste d’un côté comme de l’autre, pour ce qui concerne, par exemple, les problématiques agricoles (OGM) ou énergétiques (nucléaire) ou encore la politique des transports. De plus, je regrette que le Parti Socialiste ait échoué avec les 20 régions qu’il dirigeait, à constituer un véritable contre-pouvoir ainsi qu’à coordonner des actions régionales efficaces face à la politique gouvernementale.

2) Les Verts ont toutefois participé aux exécutifs et dirigé les régions de concert avec le Parti Socialiste : la responsabilité est donc commune…

On pourrait résumer les choses comme ça mais je ne crois pas que cela corresponde à la réalité. Je crois que les élus Verts se sont évertués à convaincre, à faire passer leurs idées. Je crois que le bilan écologiste des régions est aujourd’hui pour beaucoup le fruit de l’opiniâtreté des élus écologistes. Au cours des huit mois que j’ai passé au Parlement européen, j’ai pu me rendre compte du temps nécessaire à convaincre. Nous passons encore beaucoup de temps à construire des majorités et à négocier au détriment de l’action. Cela nous contraint à avancer par petits pas alors que la situation nous impose des changements plus radicaux. Ces élections régionales représentent justement une opportunité capitale pour les écologistes de peser davantage sur les décisions et orientations qui seront prises dans et pour les régions, une opportunité pour tous les citoyens de participer au changement, de passer à l’action pour que les choses changent.

3) Même si le résultat reste incertain, les derniers sondages indiquent que la droite pourrait conserver l’Alsace. Comment expliquer qu’on annonce un véritable raz de marée à gauche, si cette région reste un fidèle bastion de la droite ?

Les sondages, on les lit, on les suit mais je ne m’y fie pas, ils sont beaucoup trop fluctuants pour constituer un bon indicateur. Moi je veux croire que lorsqu’ils s’exprimeront dimanche, les citoyens feront basculer cette région dans l’écologie.

D’ailleurs, il n’est pas tout à fait exact de dire que l’Alsace est traditionnellement ancrée à droite, c’est une région centriste, plutôt centre droit. Les alsaciens aiment les élus rassembleurs et pragmatique. C’était le cas de l’ancien Président de la région, Adrien Zeller, disparu en juillet dernier, un centriste qui agissait dans une logique de concertation et de respect au-delà des clivages et des étiquettes. Il fut d’ailleurs le seul président dit de droite à être réélu en 2004. Son successeur est en revanche un candidat de la droite sarkozyste, passé expert depuis le début de la campagne dans le dénigrement et la critique gratuite, notamment en caricaturant les écologistes (ce que n’a jamais fait Adrien Zeller)… A l’inverse Jacques Fernique qui mène une liste de rassemblement a fait campagne sur un projet pour la région et les alsaciens. Je pense que cela sera déterminant pour le vote de dimanche.

4) Le Front National, mené par Patrick Binder, dépassera sans aucun doute les 10% en Alsace : comment interprétez-vous cette persistance du vote frontiste à l’Est ?

Tout d’abord, je constate que le Front National est en net recul depuis quelques années maintenant. Depuis les européennes de juin 2009, sa régression est encore plus flagrante.

Si l’extrême droite est en Alsace une réalité, à la différence d’autres régions, les Alsaciens lui ont toujours barré l’accès aux responsabilités. Les Alsaciens restent un peuple profondément tolérant, héritier de l’humanisme rhénan. On le sait, le vote FN est souvent un vote de contestation, mais également le signe d’un attachement à l’intégrité d’un territoire. Le FN joue beaucoup en Alsace cette carte de la surprotection territoriale, un discours démagogique qui séduit encore une partie de la population. Mais je sais que les Alsaciens n’aspirent qu’à une chose: être fiers de leur région, de son dynamisme et de son ouverture. Des points qui n’entrent pas dans une démarche frontiste.

Enfin, l’Alsace fait historiquement partie de cette large bande de territoire français qu’on a appelée « la diagonale du vide » pour expliquer les différents exodes ruraux qu’elle avait subis et l’absence de politiques de valorisation. Les populations de ces territoires délaissés des pouvoirs publics ont parfois vécu leur situation comme un abandon, ce qui a fait le jeu du FN…

5) A contrario, comment expliquez-vous que l’écologie soit si fortement implantée en Alsace ?

L’Alsace est le berceau de l’écologie associative (AFRPN en 1965 devenue Alsace Nature) et politique en France (premier parti écologiste en 1973 « Ecologie et survie »). Le vote écologiste s’explique surement par la forte relation des Alsaciens à leur territoire, dont une des particularités est qu’il est délimité par des frontières naturelles (le Rhin, les Vosges, le jura) et a été soumis très tôt aux diverses pressions urbanistiques et environnementales. L’Alsace est une région forte de son tissu citoyen volontaire et innovant dans le domaine de l’environnement. Très tôt, dès les années 70, s’est développé l’éducation à l’environnement, la réinsertion professionnelle par le génie écologique, etc… par des initiatives associatives et citoyennes… C’est vrai pour le passé, c’est encore le cas aujourd’hui et elle continuera à montrer la voie…

6) L’Alsace constitue-t-elle un laboratoire d’expériences (avec les différentes alliances qui ont été nouées) pour Europe Ecologie en ce qui concerne l’après régionales ?

Le rassemblement de toutes les forces écologistes prouve que l’écologie politique dépasse les clivages du modèle politique traditionnel et constitue un vrai nouveau modèle politique, une vraie alternative à l’alternance. Pour ceux qui nous rejoignent et qui souhaitent porter notre projet, l’idée n’est pas de savoir d’où ils viennent mais jusqu’où ils souhaitent aller avec nous : nous visons l’unité dans la diversité. Parce que notre diversité est notre principale richesse, parce-qu’elle enrichie notre proposition pour faire face à l’urgence d’apporter des réponses à la crise.

7) Corinne Lepage a récemment tenu un meeting commun avec Dany Cohn-Bendit à Strasbourg, alors que de nombreux membres de son parti Cap 21 sont présents sur vos listes. N’est-ce pas contradictoire avec sa fonction de vice-présidente du MoDem, puisqu’une liste centriste portée par Y.Wehrling est également en lice pour ces élections ?

Corinne Lepage soutient Europe Ecologie, sans toutefois trahir ses convictions puisqu’elle a toujours lutté pour qu’une troisième force politique et que l’écologie émergent. Elle a justifié son soutien à Europe Ecologie Alsace par le fait qu’elle croit que l’Alsace peut remplir cet objectif et peut être la région qui met les écologistes aux commandes. Il est donc logique qu’elle nous soutienne.

Il faut cependant savoir que cette « alliance » était réclamée par une partie de ses propres troupes, puisque des membres de Cap 21 sont présents sur les listes Europe Ecologie dans plusieurs régions. Mais il est vrai qu’après ces régionales, C.Lepage devra sans doute faire un choix…

En ce qui concerne Y.Wehrling, je pense que c’est une question de tempo, le temps qu’il prenne conscience que s’il veut œuvrer efficacement et vraiment pour un projet écologiste et social (ce que je pense qu’il souhaite), il ne pourra le réaliser qu’avec Europe Ecologie. Parce que ce n’est pas le cœur du projet du MoDem qui n’a pas encore assimilé tous les enjeux de l’écologie, malgré l’urgence de la situation. Pour moi, il a toute sa place avec nous.

8 ) Par le passé, il a souvent été reproché aux Verts leur sectarisme. Aujourd’hui, on a véritablement l’impression qu’Europe Ecologie a réussi à dépasser le traditionnel dogme « écolo » pour proposer une politique sociale à part entière…

Les Verts sont une des composantes d’Europe Ecologie. En Alsace, Europe Ecologie, en sus de personnalités engagées dans les associations, c’est le rassemblement de 4 formations politiques : les Verts, le Mouvement Ecologiste Indépendant d’Antoine Waechter, CAP 21 et Schilik Ecologie. Oui, Europe Ecologie en France est une nouvelle offre politique qui va au-delà du parti des Verts et c’est donc logique qu’avec ce rassemblement le projet et la vision écologiste évolue et se renforce de l’expérience des différentes personnalités qui nous ont rejointes, issues de la société civile ou du monde associatif (par exemple P.Meirieu en Rhone-Alpes, C.Bouchardy en Auvergne ou L. Vichnievsky en PACA).

L’écologisme propose une nouvelle offre politique à part entière, un nouveau projet de société, dans une approche intégrée et radicalement novatrice pour faire face aux enjeux économiques, sociaux et environnementaux… L’écologie politique c’est une réponse politique à ces trois domaines indissociables et qui trouvent leur réponse en interaction. Notre projet de société part de ce constat que nous ne sortirons pas de la crise systémique que nous connaissons depuis plusieurs décennies si nous ne changeons pas notre modèle de développement et si nous continuons à agir en niant que les réponses à la crise économique, à la crise sociale et à la crise environnementale sont liées. Cela suppose une transformation, la transformation de l’économie par l’écologie. Une telle transformation impliquera nécessairement des changements économiques et sociaux radicaux.

9) A la veille du scrutin, êtes-vous confiante ? Quel en sera l’issue selon vous ?

Je pense qu’un événement de grande ampleur se prépare, et que l’Alsace pourrait au terme de ces élections être présidée par Europe Ecologie et J.Fernique. L’issue du scrutin sera sans nul doute serrée. Mais quoiqu’il arrive, si nous récoltons entre 15 et 18% des voix, il sera difficile de parler d’un échec. Nous aurons confirmé le souffle d’espoir né le 7 juin dernier, nous aurons installé l’écologie dans le paysage politique français. Et ceci sera déjà un grand pas pour l’avenir.

Quoiqu’il en soit, en Alsace comme partout en France, le PS ne pourra pas gagner sans nous et nous ne gagnerons pas sans eux. C’est bien le début d’une nouvelle donne politique. Il doit donc y avoir un respect mutuel, une culture de partenariat nouvelle qui doit naître. Lors des négociations de second tour, les discussions ne porteront donc pas sur des questions de places ou de personnes, mais bien sur la question du projet et un vrai engagement de partage sur des objectifs programmatiques.

Plus notre score au premier tour sera important, plus nous serons en mesure d’imposer nos idées et notre projet.

Comme le dit Dany, avec un bulletin Europe Ecologie c’est donc un double vote : à la fois pour présider les régions autrement et pour changer la donne et les pratiques politiques actuellement en vigueur en France.

Pearltrees sur la bataille d’Alsace qui s’annonce dimanche :

La bataille d'Alsace

 

 

 

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7 Commentaires sur “S.Bélier : « Le soleil se lève à l’Est »”

  1. Interview intéressante, c’est vrai que l’Alsace est une région à part. J’espère que l’on va le prouver une nouvelle fois dimanche. Si la région passe à Europe Ecologie, ça serait historique

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  2. J’ai peur que la victoire de la gauche soit justement conditionnée par le score du FN. Seul le maintien de la liste de P.Binder et donc une triangulaire peut faire chuter la droite. Ca sera dûr mais j’y crois

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  3. Je ne crois pas à une victoire de la gauche en Alsace. Certes Sandrine Bélier a raison de dire que Richer n’est pas Zeller et n’a pas sa cote de popularité, mais la droite reste solidement enracinée dans cette région.

    Ensuite c’est vrai que c’est intéressant de voir ce grand rassemblement écologiste. Je vous aurai jamais cru il y a quelques mois si vous m’aviez dit que Waechter ou Lepage soutiendrait cette liste.

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  4. « Plus notre score au premier tour sera important, plus nous serons en mesure d’imposer nos idées et notre projet.

    Comme le dit Dany, avec un bulletin Europe Ecologie c’est donc un double vote : à la fois pour présider les régions autrement et pour changer la donne et les pratiques politiques actuellement en vigueur en France. »

    Je ne crois pas trop à cela. Europe Ecologie n’est pas prêt de dicter sa loi au PS surtout que je pense que cette élection va être un coup de frein à leur progression. Je crois pas trop non plus à la menace d’E/E de se maintenir dans certaines régions. De plus, ils ne sont pas vraiment maitres de leur électorat, qui préfèrera toujours le PS à l’UMP.

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  5. Espérons qu’Europe Ecologie se structure en gardant le même esprit. Lorsque l’on consulte les listes d’Europe Ecologie, ça fait parfois un peu armée mexicaine, il va falloir trouver une cohérence idéologique dans tout cela.

    Ensuite quand Sandrine Bélier dit : « Une telle transformation impliquera nécessairement des changements économiques et sociaux radicaux. » C’est le terme « radical » qui me fait peur. J’ai toujours trouvé les verts assez sectaires, Europe Ecologie ne me donne pas la même impression. La radicalité ne fait pas avancer…

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  6. @ Anaïs

    Europe Ecologie risque d’être en recul mais pas autant qu’on le croit, à mon humble avis.. Maintenant je reste persuadé que leur score sera déterminant pour les négociations de second tour avec le PS et au delà, pour préparer 2012.

    @Jeandel

    Je trouve que Sandrine Bélier répond bien à cela en affirmant que le social est inhérent à l’écologie. Maintenant moi aussi, je ne me retrouve pas entièrement dans leur programme. Notamment sur les questions économiques et nucléaires…

    Mais j’ai le sentiment qu’EE peut apporter un nouveau souffle à la politique française. Ils ont réussi un beau rassemblement, reste le problème de la cohérence et de la structuration du mouvement.

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  7. [...] ce sujet Sandrine Bélier eurodéputée d’Europe Ecologie confiait vendredi : « Le PS ne pourra pas gagner sans nous et nous ne gagnerons pas sans eux. C’est bien le [...]

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