J.Dray : « F.Mitterrand n’a pas instrumentalisé le FN… »

Julien Dray entretient un rapport singulier avec le Front National. Fondateur de SOS Racisme, il est régulièrement accusé d’avoir été l’homme de main de F.Mitterrand dans sa tentative d’instrumentalisation du FN. En compagnie d’un panel de blogueurs, il a accepté de revenir sur cette page d’histoire qui n’a pas encore livré ses derniers secrets…

Le faux pas du RPR à Dreux en 1983

Julien Dray considère à juste titre qu’avant 1984, le Front National était un parti qui ne pesait pas sur la vie politique française. Mais à partir des élections européennes de 1984, le Front National culmine à 10% : c’est le début de ce qu’on appelle les « années fastes » du parti frontiste. Mais comment un parti qui stagnait à 2% ou 3% a-t-il pu réaliser une telle percée ?

Pour Julien Dray, cela ne fait aucun doute, c’est le faux pas de la droite à Dreux (première alliance entre RPR-UDF et FN) qui a placé le FN sur orbite. F.Mitterrand n’aurait pas « instrumentalisé le FN mais appuyé sur cette contradiction… »

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Pourquoi le FN apparaît-il ?

Le faux-pas de Dreux justifie-t-il à lui seul l’éclosion du FN ? J.Dray en est convaincu, ou feint admirablement de l’être.  Et il faut reconnaître que cet événement local ne fut pas sans incidence nationale. Jacques Chirac le reconnaît lui-même dans ses mémoires : « la percée du FN s’est opérée à l’automne 1983 à l’occasion des élections municipales de Dreux sans que j’y aie prêté suffisamment d’attention. C’est ainsi que j’ai laissé sans m’y opposer la droite locale faire alliance au second tour avec le candidat du parti de Le Pen  et remporter l’élection dans ces conditions. Je n’ai mesuré qu’après coup la gravité de ce qui venait de se produire ».

Néanmoins, les propos de J.Dray peuvent paraître quelque peu réducteurs. Si le FN était un parti de second ordre avant 1984, c’est avant tout parce qu’il n’avait pas encore réalisé sa mue. Tout d’abord, ce n’est qu’après les élections cantonales de 1982 que le FN a pu prendre le leadership de la « droite nationale » en s’imposant face au Parti des Forces Nouvelles, jusqu’alors mieux implanté.  Lors de ces élections, le FN avait déjà réalisé la surprise en obtenant 12,6% des voix. Signe que le processus est beaucoup plus complexe que ce que laisse entendre J.Dray.

Le député de l’Essonne affirme encore que la droite a vécue comme un choc l’arrivée de F.Mitterand au pouvoir, ce qui l’a poussée à la radicalisation. Or s’il est vrai que la droite française avait été tétanisée par son échec cinglant en 1981, cela ne suffit pas à justifier la progression des idées de l’extrême droite au sein de l’opinion. En réalité, comme l’a bien formulé Charles Pasqua, au cours des années 1980, la droite française et chiraquienne « se centrise pendant que son électorat se droitise ».  Cette montée xénophobe au sein de la population s’explique en partie par la régulation massive de 120 000 sans papiers en 1981, et par l’instrumentalisation abusive qu’en ont alors fait les partis d’extrême droite. La culpabilisation permanente du RPR par le PS et son bras armé SOS Racisme offrait au FN un boulevard qu’il n’a pas laissé passer. Julien Dray avoue d’ailleurs que dès le départ, il y a eu des « intentions politiques derrière la création de SOS Racisme ».

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L’attitude de Chirac à l’égard du FN

Au cours de nos échanges avec Julien Dray, j’ai eu un désaccord avec lui sur l’attitude de J.Chirac au cours de cette période. Selon J.Dray, « il est clair qu’avant 1990, il hésite, il ne sait pas quelle ligne tenir avec le FN ». Mais hormis cette exception à Dreux où J.Chirac n’avait pas fait entendre sa voix, celui-ci a toujours tenu une positon intransigeante à l’égard du parti frontiste. Dès 1967 lors de sa première campagne électorale en Corrèze, il renvoie sans ménagement le candidat d’extrême droite cherchant à négocier avec lui. En mars 1983, soit six mois avant les élections à Dreux, J.Chirac déclare à Radio communauté : « A mes yeux, les gens du FN ont une tare congénitale, ils sont racistes », et refuse que J.M Le Pen, qui avait récolté 11% des voix dans le XXème arrondissement, intègre la majorité présidentielle. Une position loin d’être modérée et qui ne nous semble guère marquée du sceau de « l’hésitation ». Quelques mois plus tard, le 12 novembre 1983, Chirac martèlera une nouvelle fois ce discours dans une inteview accordée au Monde en affirmant : « Je suis choqué par les propos extrémistes des responsables du FN sur l’immigration  (…) Je n’ai pas négocié et je ne négocierai jamais avec l’extrême droite ».

Ce qui est regrettable (bien que prévisible) dans les tentatives de justification de Julien Dray, c’est qu’à aucun moment il n’évoque le rôle déterminant de F.Mitterrand dans l’essor du Front National.  Selon le fondateur de SOS Racisme, F.Mitterrand n’aurait fait « qu’appuyer sur les contradictions de la droite après le faux pas de Dreux ». Mais c’est oublier un peu vite l’instauration du scrutin à la proportionnelle le 3 avril 1985. Alors, comme le titrait le Figaro au lendemain des législatives, « Mitterrand offre 50 sièges à J.M Le Pen ». L’intention de fragmenter la droite est manifeste derrière ce projet de loi. Michel Rocard, alors jeune Ministre de l’Agriculture, claquera d’ailleurs pour cette raison la porte du gouvernement…

SOS Racisme, une volonté de canaliser la radicalisation ?

Mais outre la volonté de lutter contre le Front National et de fragiliser le RPR, SOS Racisme a également servi à canaliser la radicalisation des mouvements d’extrême gauche après les deux marches des beurs.  Julien Dray raconte dans le détail cette période troublée, et le rôle qui fut assigné à son mouvement associatif de « créer une dynamique positive » afin de faire gagner la gauche…

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Les erreurs de SOS Racisme

Lorsqu’il s’agit d’évoquer les erreurs de SOS Racisme, J. Dray évoque sans détour le débat sur le foulard en 1989 en prenant le temps d’étriller M.Rocard au passage. Selon lui, Sos Racisme n’a pas saisi l’ampleur du débat qui était en train de prendre forme au sein de la société française et a renié son combat pour la laïcité. L’instrumentalisation politique de la lutte contre le racisme fut sans doute une autre erreur. Alors que je faisais remarquer le problème d’impartialité que cela pouvait engendrer, J.Dray en vieux renard politique m’a savamment demandé ma définition de l’impartialité. En une question rhétorique, il a habilement enterré le débat…

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Quel Front National demain ?

La dernière partie de cette interview est consacrée au FN d’aujourd’hui. Va t-il rentrer dans l’arc républicain sous l’égide de Marine Le Pen ? Va t-elle liquider le vieil héritage fascisant de son paternel ? Verra t-on un jour une transposition de la situation italienne (alliance entre la ligue du nord et le parti de Berlusconi) en France ? Beaucoup de questions qui restent en suspens…

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Interview réalisée par Sebmusset, Piratage(s), Intox 2007 et Reversus.

Merci à Julien Dray d’avoir accepté cette interview en dépit de nos désaccords et à Romain Pigenel de l’avoir organisée.

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7 Commentaires sur “J.Dray : « F.Mitterrand n’a pas instrumentalisé le FN… »”

  1. [...] les droits. En conséquence, est-on en droit d’espérer ce que beaucoup annoncent depuis des années, à savoir l’émergence de cinergies entre cinéma et jeu vidéo autres que la simple sortie [...]

  2. C’est très étrange je trouve : le PS accuse le RPR d’avoir « créé » le FN et PS est accusé d’avoir dans le passé instrumentalisé le FN… Chacun se repasse la patate chaude.

    Cela permet d’éluder les véritables questions. Il n’y a alors plus à se poser de questions sur les revendications de certains électeurs puisque ce problème n’est finalement qu’une création ou un instrument du parti dominant.

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  3. Julien Dray est sans doute le moins bien placé pour présenter sa version de l’histoire, étant le principal acteur.
    On peut lui accorder autant de crédibilité que Charles Pasqua à son procès.

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  4. « Chacun se repasse la patate chaude. » comme dit NiCo car UMP et PS c’est a même chose comme l’a avoué Besson il y a peu: http://fr.kendincos.net/video-pnvhpfvf-dailymotion-besson-ump-ps-les-diff-rences-sont-de-facade.html Et ça le FN le dit depuis très longtemps mais personne ne le croit et dit qu’il ment…en voilà la preuve comme beaucoup d’autres choses.

    Et puis ils se refilent la patate chaude pour garder le pouvoir, dont ils n’en font rien depuis 40 ans, et ses avantages matériels et financiers ! C’est tout simplement honteux ! SOS Racisme génère pas mal d’argent, c’est le business de l’antiracisme, ça aussi c’est déguelasse pour toutes les victimes de discrimination. Ces gens sont dégueulasses.

    De toute façon on constate qu’il ne reste plus que le FN qui défend l’interêt des Français. Même si les politiques disent qu’il n’apporte pas les bonnes solutions: qu’ont t’ils apporté eux ??

    10 millions de mal-logés, 8 millions de pauvres, 6 millions de chômeurs, 800 000 SDF: selon moi il ne s’agit plus de lancer un signal, déjà lancé en 2002 mais complètement oublié par l’UMP et le PS, mais d’apporter un vrai changement.

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  5. Le vrai changement ne fera jamais sur l’initiative de l’élite politique, il sera bien plutôt économique (transactions fraternelles), juridique (égalité des droits) et culturel (liberté individuelle). Comptez sur les parasites et vous n’irez pas loin. Nous sommes le changement.

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  6. Globalement d’accord. Quelques précisions également : j’avais entendu dire (désolé, ce n’est pas une vraie source) que F.Mitterrand était intervenu pour que la télévision (100% publique à l’époque) médiatise le Front National en vue de la campagne des élections européennes. Car il est clair qu’avant les européennes de 1984, le FN n’avait pas eu de résultats justifiant une forte présence médiatique et il ne faut pas oublier que certaines personnes (Anne Sinclair par exemple) n’ont jamais voulu inviter Le Pen dans leurs émissions.

    François Mitterrand a donc pu jouer un rôle en encourageant les chaînes de télévision à parler de lui, outre le choix de la proportionnelle. En outre, les socialistes évoquent à cette période la possibilité de donner le droit de vote aux immigrés… Bref, le PS de François Mitterrand a clairement instrumentalisé le FN pour affaiblir la droite.

    Jacques Chirac semble avoir été plus clair que la plupart concernant Le Pen (en revanche, je ne vois pas comment en 1967 le FN aurait pu vouloir le soutenir étant donné que le FN a été créé au début des années 70). J’avais lu que Balladur et VGE étaient plus ouverts à des arrangements. Un petit bémol à l’époque : les accords entre la droite et le FN aux élections législatives de 1988 dans la région PACA sous l’égide de JC Gaudin. En revanche, en 1998, le RPR est beaucoup plus clair vis-à-vis du FN que l’UDF puisqu’il y a des présidents de région UDF qui sont élus avec les voix du FN. Un bon indice est la haine affichée par Le Pen à l’égard de Jacques Chirac.

    Concernant l’avenir du FN, je suis très partagé. D’une part, si les grands partis (UMP, PS, Modem, Verts) sont trop souvent d’accord (sur la question de la supranationalité, sur l’Europe, sur la déréglementation, malgré les dénis de la gauche), alors cela devrait l’aider. En revanche, si une force véritablement alternative mais républicaine émerge fortement, alors, il pourra y perdre des plumes. En outre, son maintien dans la périphérie de la vie politique Française pourrait le condamner pour cause d’inutilité.

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  7. @ Nico

    On pourrait ajouter que le RPR a tapé durant des années sur le PS et sur son alliance avec le PC.

    @ Olivier432

    C’est justement parce qu’il en est le principal acteur qu’il était intéressant de l’interroger et de le confronter à certaines vérités. Il s’en est bien sorti. Il est rodé à ce genre d’exercice et nous ne sommes pas journalistes…

    @ Laurent Pinsolle

    « J’avais entendu dire (désolé, ce n’est pas une vraie source) que F.Mitterrand était intervenu pour que la télévision (100% publique à l’époque) médiatise le Front National en vue de la campagne des élections européennes. »

    Oui c’est vrai. J.Dray l’a même confirmé durant cette interview. Mitterrand a autorisé le passage de J.M Le Pen à la télévision. Outre le droit de vote aux immigrés, il y a aussi la réforme du code de la nationalité qu’on pourrait citer.

    Pour 1967, c’est une erreur de ma part, je voulais dire « candidat d’extrême droite ». Balladur faisait pression en 1988 pour organiser une rencontre entre J.M Le Pen et J.Chirac à l’issue du 1er tour. F.Mitterrand distançant J.Chirac de 6 points (20% contre 14%) mais ce dernier a refuser de moyenner…

    « Un petit bémol à l’époque : les accords entre la droite et le FN aux élections législatives de 1988 dans la région PACA sous l’égide de JC Gaudin. En revanche, en 1998, le RPR est beaucoup plus clair vis-à-vis du FN que l’UDF puisqu’il y a des présidents de région UDF qui sont élus avec les voix du FN. Un bon indice est la haine affichée par Le Pen à l’égard de Jacques Chirac. »

    Merci de cette précision.

    Concernant le FN, je pense que sous l’égide de Marine Le Pen, ils vont tenter de rentrer dans l’arc républicain. Le FN va continuer à utiliser le thème de l’immigration et de la sécurité mais de manière plus fine. Aujourd’hui, on s’aperçoit rien qu’avec le boom des adhésions au FN et les derniers résultats aux régionales, que la stratégie de N.Sarkozy a lamentablement échouée…

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