L’Allemagne peut-elle renoncer à l’Europe ?

Alors que c’est dans la douleur que l’Union Européenne a accouché d’un plan de sauvetage pour la Grèce, l’Allemagne se sera montrée intransigeante jusqu’au bout. Consciente de sa puissance économique, elle entend imposer son orthodoxie budgétaire, quitte à mettre en péril une Europe claudicante…

Le retour de l’orgueil allemand

L’Allemagne entretient une relation unique avec l’Europe. Durant longtemps la nation allemande fut considérée à juste titre comme celle étant la plus attachée à l’idéal européen.

Mais cet engouement ne dissimulait que difficilement  une quête identitaire. Après 1945, l’Allemagne s’est construite sur une négation totale de son passé. Pendant longtemps, elle n’a pas su ou pu assumer ce legs historique. N’oublions pas qu’il fallut attendre les années 1980 pour que la Shoah soit réellement discutée en Allemagne.

L’Allemagne a épousé l’Europe parce qu’elle était hantée par sa période nationaliste. De plus, pour entretenir l’espoir de retrouver une place dans le concert des nations,  l’Allemagne avait besoin d’une « Europe Unie » telle qu’elle est invoquée en préambule de sa loi fondamentale depuis 1949. C’est ainsi que le chancelier Kohl avait déclaré en 1991 : «  L’Allemagne est notre patrie, l’Europe notre futur ».

Il a fallu attendre les années 2000 et en particulier la Coupe du Monde de football, organisée chez elle, pour que des drapeaux allemands puissent être brandis sans sentiment de honte ou de gêne. Les Allemands ont pris conscience des spécificités de leur identité et l’arborent désormais avec fierté. Le peuple allemand s’enorgueillit de son bilan budgétaire et souhaite convaincre ses voisins européens de se plier à la même orthodoxie.

Forte de son succès économique, c’est aujourd’hui l’Europe qui n’apparaît plus comme indispensable au développement de l’Allemagne. Plutôt que de convaincre la patrie de Goethe de la nécessaire solidarité européenne, la crise grecque n’aura fait qu’accroitre ses certitudes en la matière. (Lire le très bon texte de G.Casasus à ce sujet)

L’intransigeance allemande

La ligne profondément orthodoxe à l’égard de l’inflation et du contrôle des finances publiques défendue par les politiques allemands trouve son origine dans l’hyperinflation rencontrée du temps de la République de Weimar. Depuis cette époque, la hantise ne s’est jamais estompée. Ceci permet de mieux appréhender la construction européenne. Si la BCE est indépendante et résolument concentrée sur la stabilité des prix, si les traités européens interdisent le sauvetage d’un État plongé dans une crise d’endettement, si l’Allemagne s’échine à diffuser la bonne parole de la rigueur à ses voisins, c’est qu’à l’image de sa constitution, sa participation à la zone euro est conditionnée à la stabilité monétaire. Cette orthodoxie héritée et ancrée dans son histoire fut toujours latente, mais n’avait jamais bloqué la construction européenne. Aujourd’hui, elle est clairement devenue un frein.

Durant des mois, Berlin s’est montré intraitable et s’est opposé à toute idées de sauvetage de la Grèce et plus généralement des pays qui n’avaient pas respecté les règles de stabilité budgétaire. Le but avoué était de se prémunir de tout aléa moral, partant du postulat que sauver les irresponsables ne leur aurait pas permis de comprendre leurs erreurs.

L’Allemagne a ainsi dans un premier temps réussi à réduire l’aide européenne à des déclarations de principe afin de forcer la Grèce à adopter un plan de rigueur. Tout ceci avant de prendre conscience des conséquences que pouvait représenter un manque d’action. Mais Angela Merkel, contrainte  à la fois par son électorat et par un risque d’inconstitutionnalité des mesures, a ensuite défendu l’idée d’une intervention du FMI.

Mais plus la crise s’est amplifiée, plus l’Allemagne s’est rendue compte qu’elle ne pouvait pas éviter plus longtemps ses responsabilités, et elle a fini par accepter de signer ce plan de sauvetage record de 750 milliards d’euros.

Mais par ses atermoiements et son manque de courage politique, Angela Merkel a déçu les deux bords de son électorat : les uns regrettant son eurosepticisme, les autres sa compromission puisqu’elle a fini par céder sur la question du financement.  La débâcle électorale de son parti dimanche soir est en cela symbolique. La CDU (chrétiens-démocrates) est en recul de 10 points sur son score d’il y a 5 ans, et Angela Merkel a fini par perdre la chambre haute.

Cette crise est révélatrice d’un malaise européen et d’une question allemande qui ne cesse de revenir sur le devant de la scène. Quelle Allemagne nous réserve le futur ? La nation de Gustav Stresseman et de Willy Brandt peut-elle sérieusement s’éloigner de l’idéal d’une gouvernance économique et monétaire européenne ? L’UE est-elle condamnée à devenir une zone de libre-échange dépourvue de toute ambition politique ? C’est à ces questions que la nation allemande doit se confronter. Un changement de paradigme s’impose outre-Rhin sous peine de réduire à néant le rêve des « pères fondateurs ». Dans un monde multipolaire, l’heure n’est plus au retour de l’État-nation mais bel et bien à l’émergence d’une Europe politique…

Quelques articles à consulter sur le sujet :

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11 Commentaires sur “L’Allemagne peut-elle renoncer à l’Europe ?”

  1. [...] Ce billet était mentionné sur Twitter par rosselin, Vogelsong. Vogelsong a dit: L'Allemagne peut-elle renoncer à L'Europe? http://reversus.fr/2010/05/10/lallemagne-peut-elle-renoncer-a-leurope/ #Reversus [...]

  2. Les débats actuels me rappellent ceux des années 90 sur l’adoption de l’euro.
    L’euro, on le savait, n’est pas une zone monétaire optimale. A l’époque il était considéré comme une première étape avant une union politique plus forte. On a vu comment cela c’est passé depuis… Il manque donc à l’eurozone une politique fiscale européenne et des politiques économiques nationales plus ou moins cohérentes.
    L’annonce de ce début de semaine, si elle se réalise, pourrait résoudre en partie le 1er point. Le 2ème point est beaucoup plus compliqué. En effet les « contrats sociaux » des différentes nations sont très différents entre (en gros) le sud et le nord de l’Europe (par exemple, évolution salariale, aversion plus ou moins grande à l’inflation, protection sociale, imposition, etc.). Hors ces contrats sociaux sont le résultat de l’histoire, de conflits, de paix négociés, de structure sociétale, etc. de chacune des nations. La politique économique ne peux pas faire fi de cette histoire. A moins qu’un abandon possible de l’euro ne soit considéré comme un tel cataclysme par les peuples qu’il modifierait ces mêmes contrats sociaux.
    Si ce n’est pas le cas, de telles crises se reproduiront régulièrement et certains pays connaitront une croissance anémique. Ce n’est peut-être pas la pire des solutions. Ou alors le « coût » de l’euro deviendra tel qu’il se désintègrera… espérons de manière organisé.

    Un pearltree alternatif (en anglais) qui développe ces points: http://pear.ly/nr9n

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  3. Certes l’UEM n’est pas une zone monétaire optimale mais la crise grecque aura au moins permis de relancer sérieusement les discussions autour d’une gouvernance économique commune. Malgré ses atermoiements, l’Allemagne a fini par accepter que la BCE intervienne et que le principe de solidarité prévale. Cela servira également de piqure de rappel aux PIGS ainsi qu’à la France pour avoir une politique fiscale plus rigoureuse.

    Maintenant comme le disait Martin Wolf, il n’existe plus que deux choix pour sauver l’Euro : que l’UE accepte le risque de défauts souverain ou bien qu’elle mette enfin en place une politique budgétaire commune. Dans l’état actuel, les institutions de la zone euro ne disposent pas des instruments pour faire face à des chocs asymétriques.

    Comme le disait Seb dans un précédent édito, il faut que les pays de l’UE songent dans un premier temps à mieux coordonner leurs politiques budgétaires, puis à mettre en place un mécanisme de transferts budgétaires, c’est-à-dire faire les premiers pas vers un fédéralisme fiscal.

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  4. Les excédents de l’Allemagne sont possibles grâce aux déficits du reste de la zone Euro qui, de surcroit, ne peut « dévaluer » pour rester compétitive (je vs rappelle aussi que les salaires sont bloqués en Allemagne depuis qqs années et que la précarisation de la société allemande, notamment grâce aux réformes Hartz, est galopante !). quelque part, c’est un jeu à somme nulle, ou plutôt un équilibre que l’Allemagne a remis en question avec la Grèce et qui va provoquer de sacrés remous !
    Par ailleurs, les Allemands épris de l’idéal européen sont ceux qui ont vécu la WW2, et les jeunes générations n’en ont cure…Deutschland über Alles redevient d’actualité, à mon grand dam

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  5. oups ! David ! te lire admonester les « PIGS », comment dire, ça me fait mal aux yeux cet acronyme !
    sinon, tout passe par la rigueur, nonobstant le taux d’épargne de chaque pays (qui est, lui, très hétérogène !) …je vais aller dire ça aux japonais

    Bonjour à Julien en passant :-)

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  6. Assez d’accord avec les analyses de début d’article, j’en tire des conclusions aux antipodes des votres. Vous posez la question de savoir si l’UE est condamnée à devenir une zone de libre-échange dépourvue de toute ambition politique. De fait, c’est déjà ce qu’elle est. La question d’une démocratie et d’une politique européenne s’est longtemps posée pour moi. Les années sont passées et j’ai doucement compris qu’il était inutile de se bercer d’illusion. Où en ssommes nous ? pas de politique européenne et pas de politique nationale. Un entre deux technocratique sans démocratie. Nous l’avions accepté comme une situation transitoire,un mal nécessaire pour atteindre cet idéal d’Europe politique. Aujourd’hui la survie des économies européennes nécessite plus que des promesses de lendemains meilleurs. L’heure est au retour de la démocratie et à ce jour le seul périmètre pouvant offrir cette démocratie, c’est la nation. Espérons que ce retour du national se fasse dans le respect des autres et avec l’ambition de développer des coopérations entre nations.

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  7. @ Laetsgo

    Pardonne moi pour le délai de réponse. Je pense qu’il faut peut-être rappeler que l’Allemagne n’est pas responsable du comportement budgétaire peu rigoureux du gouvernement grec et de la rigidité du marché du travail où les salaires ont augmenté plus vite que la productivité. En bref, l’Allemagne n’est pas la seule à blâmer car elle n’est pas responsable des faiblesses structurelles grecques.

    Sur ton second commentaire. Effectivement le taux d’épargne domestique compte mais quand tu as comme en Espagne, aucun levier de croissance disponible, le problème reste entier.

    En ce qui concerne le problème de la dette du Japon, elle pourrait bien ressurgir quand le taux d’épargne va baisser a mesure que la population va vieillir. Mais c’est plus une question de long terme.

    Sur la différence de taux d’épargne, Seb_ l’avait bien évoqué dans cet article.

    @Xavier

    L’UE n’est pas dépourvue de toute ambition politique, ce sont ses dirigeants qui en manquent. Effectivement l’entre-deux que vous évoquez est en train de tuer l’Europe. Seul le fédéralisme peut sauver l’idée européenne.

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  8. @David : où as-tu lu que je rendais l’Allemagne responsable de la mauvaise gestion grecque ? le point que je voulais souligner, c’est que l’Allemagne a pu mener sa politique rigoriste grâce à ses exportations, rendues possibles par un gel (voire une baisse en termes réels) du coût de sa main d’oeuvre. Si tous les pays d’Europe avaient fait de même, les effets se seraient annulés mutuellement…
    ce qui n’exonère en rien la responsabilité des politiques grecs dans la situation de leur pays (je dis bien les politiques, pas les citoyens cc@julien suite à notre « querelle » sur le sujet de la responsabilité du peuple grec car c’est lui qui a élu ses gouvernants)

    et pis la prochaine fois que tu mets autant de temps à répondre, je te boycotte ! Non mais !

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  9. @ Laetsgo

    Oui je suis d’accord avec toi dans ce cas ;-)

    Par contre, certes les politiques sont responsables de la crise grecque mais le peuple est complice de cette situation. Quand tu vois que l’actuel 1er Ministre est le fils d’un ancien 1er Ministre et le petit-fils d’un autre ancien 1er Ministre. Une classe politique responsable qui a été reconduite durant des décennies…

    Pour le délai de réponse, promis ça n’arrivera plus ;-)

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  10. je ne suis pas suffisamment au fait de la politique grecque, mais je subodore que leur choix, depuis qqs décennies, se réduit à Charybde ou Scylla…on y arrive (on y est en fait !) en France avec un système bipartisan (sur la papier au moins) où les voix dissonantes n’ont pas voix au chapitre…donc tu me permettras de douter de la « volonté » du peuple grec d’élire et de ré-élire des gangsters…si tu me trouves les taux d’abstention (pardon, de participation, et les % de chq parti représenté pour les dernières élections) je suis prête à discuter :-)

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  11. C’est pas faux et si ça l’était, j’aurai pas le courage de le démontrer en cherchant des preuves ;-)

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